24 Heures

12.07.2007

Le Missel latin et la "conversion des juifs"

Le Missel latin publié en 1962 par Jean XXIII, dont Benoît XVI vient d’autoriser le libre usage comme forme "extraordinaire" de la prière liturgique (et par "extraordinaire" il ne s’agit pas de dire qu’elle soit supérieure, mais bien que son usage ne doit pas être habituel) avait déjà corrigé le texte de la prière pour les juifs, dans la grande intercession de la liturgie du Vendredi saint. Cette correction avait écarté le terme latin de "perfidis" dont était qualifié le peuple juif. Mais là encore il vaut la peine de préciser que le mot, dans sa signification latine, désigne "celui qui viole sa foi", autrement dit : "qui ne croit pas au messie" tel que les chrétiens le reconnaissent en la personne de Jésus. Le terme n’a donc pas le sens de "fourbe" ou d’"hypocrite" que lui a conféré la langue française. Il est clair qu’une traduction littérale induisant une mauvaise compréhension de cette terminologie – reconnaissons qu’elle n’a pas manqué – peut faire le jeu de l’anti-judaïsme.
Reste qu’une prière "pour la conversion de juifs" demeure encore dans le texte du missel de Paul VI. C’est l’une des raisons, sans doute, pour laquelle le décret signé par Benoît XVI dispose que l’ancien Missel ne peut être utilisé pendant le "Triduum" (ainsi que l’on nomme les trois jours qui précède la fête de Pâque : Jeudi, Vendredi et Samedi saints).
On remarquera cependant que le lectionnaire tridentin attaché à ce missel ne comprend aucune lecture de textes de la première Alliance (Ancien Testament), ni en semaine ni le dimanche, ne prévoyant que deux lectures : un passage d’une lettre d’apôtre et un extrait d’un évangile (exception faite cependant pour l’Épiphanie, le Vendredi saint et la Veillée pascale). C’est contre cet appauvrissement de la lecture publique des textes qui nous sont communs avec nos frères aînés juifs que la réforme liturgique issue de Vatican II a voulu réagir. Voilà ce dont se privent aussi fâcheusement ceux qui se réclament, au nom d’une tradition atrophiée, d’un missel et d’un lectionnaire dont les textes ne furent établis qu’au XVIe siècle.

11.07.2007

Le coût de l'unité

"Qu’ils soient uns, afin que le monde croie." Il n’est pas un chrétien sincère qui n’ait médité cette parole du Christ, la confrontant douloureusement aux scissions historiques qui marquent le particularisme des Églises. Dans les communautés comme dans les familles, l’unité parfaite est un projet, un désir, un but visé, mais plus difficilement une réalité vécue. C’est qu’il en coûte de faire prévaloir la "communion" quand on est attaché aux jeux des différences. Ainsi l’unité est plus souvent un cheminement, voire un combat avec soi-même. Et quand on tente la réconciliation de ceux qui se sont séparés, il faut compter aussi bien avec les susceptibilités de ceux qui ont cru devoir s’éloigner et qu’avec celles de ceux qui sont restés, les deux partis devant alors renoncer à une part certaine de ce qui les a parfois rudement opposés.
Les retrouvailles entre les catholiques qui ont vécu avec enthousiasme les ouvertures proposées par le concile Vatican II et les disciples de Mgr Lefebvre ne sont pas qu’affaire de rites et de latin. Mais ce qui est certain, pour des communautés chrétiennes comme pour les nations ou les couples, c’est que l’unité n’est jamais dans un retour en arrière, mais dans un effort vers l’avant. Pour se retrouver ensemble, il ne s’agit certainement pas de brûler ce que l’on a adoré, mais de se retrouver sur "l’essentiel". Et cet essentiel n’est pas ailleurs que dans l’obéissance à la volonté du Christ : "Que tous soient un !" On ne voit donc pas comment les disciples de Jésus pourraient se déchirer dans les temps ou les lieux où ils prient.
C’est de cette manière qu’il faut entendre le "motu proprio" de Benoît XVI qui, par delà la déception des uns et l’hésitation des autres, soulève tant de craintes inutiles : le désir manifeste et insistant de "paître les brebis" toutes ensemble. N’est-ce pas d’ailleurs la seule raison d’être de la mission particulière du successeur de Pierre ? Naguère gardien de "la doctrine de la foi", le cardinal Ratzinger s’y était cassé les dents, en 1988, ne parvenant pas à convaincre l’entêté Mgr Lefebvre à éviter le "schisme", c’est-à-dire la rupture ? Devenu pape, il ne renonce donc pas à ramener dans le giron de l’Église catholique les quelques dizaines de milliers de fidèles qui ont pris le large sur la barque d’Ecône. Ce qui ne veut assurément pas dire qu’il désavoue ou cherchent à décourager ceux qui n’ont pas renoncer à leur fidélité romaine. Les parents le comprennent, qui savent par expérience comme il est difficile de trouver la bonne stratégie quand il s’agit de réconcilier des enfants brouillés. Si le père organise la fête parce que le fils prodigue rentre à la maison, il s’expose à la mauvaise humeur de celui qui ne l’a jamais quittée.
À cette fête de réconciliation, nous n’y sommes pas encore. Elle requiert que les disciples de Lefebvre consentent à reconnaître, comme passage obligé de la fidélité à l’Évangile, la liberté de conscience et la nécessité du dialogue œcuménique et interreligieux.
Des autres catholiques, qu’ils les accueillent sans méfiance, dans le respect de la diversité des sensibilités, fussent-elles passéistes.
De l’urgence de cette réconciliation et des efforts douloureux qu’elle peut exiger, est-il nécessaire de disputer ?

09.07.2007

Figure de roman ou de légende: Pilate

Chaque nouvelle vague littéraire dépose sur nos pages, depuis quelques années, des figures empruntées au monde de la Bible. De l’épopée au pseudo journal intime, de la provocation délirante à la soi-disant reconstitution historique, Abraham, Moïse, Esther, l’inévitable Marie Madeleine et j’en passe, sans compter les innombrables Jésus, sont devenus figures romanesques.
À l’affût de quelque révélation secrète, le lecteur amusé, qui n’a souvent jamais consulté les Écritures saintes dont l’auteur se réclame, est tout disposé à prendre pour bon pain le récit qu’on lui propose. Cette prose romanesque n’est pas nouvelle : elle était l’un des fonds de commerce des conteurs médiévaux. Avec une sensible différence tout de même : jadis on aimait les "légendes". Qu’est-ce à dire ?
Le mot vient d’un gérondif du verbe latin "legere" et signifie littéralement "qu’il faut lire". Pourquoi ? Mais pour édifier le lecteur, évidemment. Et dans ce but, le conteur n’en finissait pas d’ajouter à sa fable des éléments merveilleux pour, d’exposés de vertus en récits de miracles, "édifier" – au sens propre de "construire" – son lecteur, c’est-à-dire d’affermir son comportement moral et sa foi religieuse. Les auteurs des romans chevaleresques ne procédaient d’ailleurs pas autrement pour exalter les vertus de la bravoure et du combat. Certes, on peut apprécier diversement le procédé, peu soucieux de précisions historiques. Mais on avait alors un tout autre sens de "l’histoire" que celui d’aujourd’hui. Les contraintes de la vérification scientifique ne tourmentaient pas les esprits, et la quête de vérité se proposait comme "recherche de sens". C’est ainsi que l’on prit goût aux légendes, récits "qu’il faut lire" pour avancer dans la vie, au risque plus ou moins conscient et consenti de l’illusion.
Un petit parfum de scandale favorisant les chiffres de vente en librairie et le rêve d’une transcription cinématographique, nos romans contemporains ne partagent pas ces soucis d’édification – c’est le moins que l’on puisse dire – et déroutent le lecteur à l’envi. Désormais vous saurez tout, assurément, sur les amours illicites de David et Jonathan, la liaison secrète de Jésus avec Marie Madeleine, etc. Passons ! D’un point de vue littéraire, toutes ces fabulations ne sont pas médiocres. Sous cet angle, je salue "L’Évangile selon Jésus-Christ" de José Saramago : un contre-évangile qui a pu en faire frémir plus d’un, mais qui, mêlant histoire, mythe et fiction romanesque, pose avec une grande intensité dramatique la question essentielle des rapports entre le plus absolu des pouvoirs et une impossible liberté.
C’est dans ce contexte que l’on vient de rééditer (aux éditions de l’Atelier) l’ouvrage classique de Jean-Pierre Lémonon sur "Ponce Pilate". Si beaucoup de gens se sont laissé séduire par le roman de Eric-Emmanuel Scmitt "L’Évangile selon Pilate", il en est moins qui seraient capables d’y faire la part entre l’histoire et la fiction. C’est qu’il a fallu attendre jusqu’en 1961 pour que les archéologues retrouvent, à Césarée, une pierre portant le nom et le titre de Pilate. Outre les textes des évangiles, l’historien ne dispose en effet que des écrits de Flavius Joseph (historien juif du 1er siècle) et, plus récemment, de quelques découvertes archéologiques, pour reconstituer le portrait d’un personnage qui joua sans doute le rôle "crucial" dans la condamnation de Jésus, mais demeure sinon une figure très falote de l’administration de l’empire romain du premier siècle.
Néanmoins, c’est une représentation convaincante du procurateur romain que Jean-Pierre Lémonon parvient à dessiner à partir de ces sources. Pilate disparaît de l’histoire connue après la mort de Tibère, en l’an 37 après Jésus-Christ. "Mais sa figure, commente l’exégète lyonnais, hantera la littérature chrétienne et excitera l’imagination d’un certain nombre d’écrivains chrétiens à l’orthodoxie parfois douteuse".
Le lecteur qui s’interroge sur les fondements historiques de la figure de Pilate dispose désormais d’un ouvrage de référence pour faire le point.

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