24 Heures

19.09.2007

L'invention des mots

Hier, je m’inquiétais des dérives de notre langage. Il est pourtant d’étonnantes trouvailles qui témoignent que notre langue est capable de relever les défis de la modernité. En 2005, inaugurant la 10èeme Semaine de la francophonie, le ministre français de la culture de ce temps-là, Renaud Donnedieu de Vabres ( un nom déjà qui tonne !) avait choisi pour thème "Le français, langue de l’aventure scientifique !" et choisit 10 mots clés pour sa démonstration, et tout particulièrement celui d’ordinateur.
Il faut se souvenir que la société IBM fut bien empruntée lorsque, en 1955, elle se proposa de fabriquer et de commercialiser en France l’une de ses premières machines techniques destinées au traitement de l’information. Comment traduire ce qui avait été baptisé "computer" de l’autre côté de l’Atlantique. EDPS (Electronice Data Processing System) ne pouvait guère sonner agréablement à nos oreilles. Le responsable de la promotion se tourna vers un universitaire inspiré, professeur de philologie latine à la Sorbonne, pour résoudre le problème. Jacques Perret – c’est ainsi qu’il se nomme – avala l’austère littérature décrivant les fonctionnalités de la nouvelle machine, explora plusieurs pistes, et finit par proposer le terme d’"ordinateur", quasiment extrait du vocabulaire théologique. Le terme se trouve en effet dans le Littré comme adjectif désignant Dieu "qui met de l’ordre dans le monde". Et le "Dictionnaire historique de la langue française" de préciser que le mot fut d’abord employé pour "celui qui institue (en parlant du Christ)". Entre le XIe et le XVIIe siècle il qualifie celui qui est chargé de "régler les affaires publiques" ; au XIXe "celui qui met de l’ordre". Et Michel Serres de commenter dans le "Dictionnaire des sciences" qu’il s’agit d’"un vieux mot de latin d’église qui désignait, dans le rituel chrétien, celui qui procède à des ordinations et règle le cérémonial". Et voilà comment fut littéralement et pieusement baptisé l’objet innommé, non sans avoir écarté d’autres trouvailles jugées moins "orthodoxes" – si j’ose dire ! On avait songé à "systémateur", à "combinateur" vite écarté comme trop péjoratif. "Congesteur" ou "digesteur" relevaient trop de la clinique, et "synthétiseur" avait un goût de déjà vu. Mais Jacques Perret, songeant à la présence toute féminine d’une machine qu’il ne voulait point discriminatrice, penchait plutôt pour "ordinatrice", ce qui avait l’avantage de la tenir à l’écart de tout conflit théologique. À cette "ordinatrice électronique" la direction très virile d’IBM préféra définitivement le terme d’"ordinateur IBM 650", en prenant soin de se réserver l’usage commercial du nouveau nom. En vain, puisque le mot passa très vite dans le langage courant, entraînant l’entreprise, devant un tel succès, à renoncer à ses droits.
Voilà qui devrait peut-être encourager nos maîtres en philologie à se pencher avec plus d’attention sur les objets nouveaux et les inciter à les porter avec plus de ferveur sur les fonts baptismaux.

Philippe Baud

18.09.2007

Kestufé ?

"Kestufé ? Tnaz ? Je VO6né A2m’1 !"
Vous avez de la peine à suivre. Ne vous inquiétez pas : moi aussi, j’ai dû faire un gros effort pour m’y mettre ! Pour faciliter le chemin, je vais traduire : "Qu’est-ce que tu fais ? Es-tu fatigué ? Je vais au cinéma. À demain." Ainsi, ça devient peut-être plus clair. Mais ce n’est pas l’avis des adolescents qui, pour communiquer, par SMS de préférence, mais oralement tout autant, inventent chaque jour un langage nouveau qu’ils sont seuls à comprendre. Rien de neuf dans ce phénomène : chaque époque et chaque milieu ont leur jargon, leur argot, leur javanais. Le langue des jeunes que nous côtoyons est devenue un mélange de verlan et de franglais, le verlan étant cette forme d’expression qui se plaît à l’inversion autant qu’à l’élision.
N’est-ce pas du reste en retournant les syllabes de la locution adverbiale "à l'envers" qu’a été créé ce terme de "verlan" ? Rien de neuf du reste à ce jeu puisque, dans une version médiévale de "Tristan et Iseult", on trouve déjà une forme "verlanisée" du nom de Tristan, qui devient " Tan-tris " lorsque le héros doit se faire passer pour un autre... Voilà 20 ans que le verlan est devenu la langue des banlieues, mais 35 ans que Jacques Dutronc chantait : "J'avais la vellecère qui zéfait des gueuvas". Traduisons : "J'avais la cervelle qui faisait des vagues". Mais à l'époque, la chanson était passée inaperçue, tandis qu’aujourd’hui le verlan permet aux rappeurs de se démarquer de manière parfois plaisante, mais plus souvent provocante, en soulignant la marginalité de leur situation culturelle et sociale.
Passé le clin d’œil, je suis néanmoins du nombre de ceux qui s’inquiètent sérieusement de voir combien notre langue est malmenée et l’orthographe se muer de plus en plus en transcription phonétique, non sans m’étonner de la facilité avec laquelle certains adolescents (pour le moins, ceux qui appartiennent à une classe culturellement favorisée) peuvent passer d’un langage à l’autre, selon leurs interlocuteurs. Si naturellement bilingues déjà ! Et au clavier de leur ordinateur, perdant toute crainte et comme libérés des contraintes scolaires, les plus réservés et les plus réfractaires aux bonnes règles de la syntaxe parviennent tout à coup à "se lâcher", capables d’inventer dans leurs "chats" un langage nouveau qui, pour n’être pas proprement "rimbaldien", n’en manque pas pour autant de sincérité, ni quelquefois de force et de couleurs. Ainsi une nouvelle forme de culture se dessine, où l’oralité prend largement le pas sur l’écriture, celle-ci se réduisant au minimum et ne devenant intelligible que pour celui à qui elle s’adresse. Ainsi le langage devient clanique, spécifique, privilégiant l’économie et la connivence, confinant au ghetto. Le vocabulaire courant se réduit à 1500 mots, de 600 à 800 dit-on dans les banlieues des grandes zones urbaines. Avec cette pauvreté, c’est une chance de socialisation qui diminue, et la capacité de prendre une distance réflexive à l’égard de ses propres émotions qui s’efface.
La télévision porte une évidente responsabilité à l’égard de ce phénomène. À force de parler par images, on y parle de moins en moins, et même de plus en plus mal. L’immédiateté de la sollicitation visuelle écarte l’effort de compréhension. Ce qui n’est pas aussitôt perceptible au registre de l’émotion est considéré comme dénué d’intérêt. Si, il y a un demi-siècle, les enfants ne devaient pas parler à table, leurs parents n’en étaient pas moins leurs plus riches pourvoyeurs de vocabulaire, transmettant à la nouvelle génération un riche potentiel de concepts et d’expressions dont ils ne manquaient pas souligner l’utilité. Ce qui frappe avec les jeunes de ce temps, c’est qu’ils ne voient plus l’intérêt d’apprendre le mot juste (à l’exception de termes techniques), et vont jusqu’à craindre les moqueries de leurs camarades s’ils venaient à s’exprimer de façon plus appropriée. C’est qu'un vocabulaire n’est pas plus inné qu’une technique et qu’un langage, comme toutes choses en ce monde, doit s’apprendre et s’exercer.
Que l’on y prenne garde : les difficultés d’expression entraînent des retards scolaires et conduisent aussi bien à la précarité. L’inégalité linguistique engendre plus tard l’inégalité sociale. Or la langue est bien un instrument dont les acquis peuvent être très largement partagés par tous. Or l’absence de maîtrise linguistique condamne à l’enfermement des émotions, accentue les processus d’exclusion et entraîne à chercher dans la violence une impossible expression de soi. De plus, rend vulnérable à l’embrigadement.
Et comment explorer son monde intérieur, réfléchir à la construction de soi, sans l’instrument du "verbe"?

Philippe Baud

06.09.2007

Diana et Teresa, dix ans plus tard


Elles s’étaient rencontrées et ensemble, à quelques jours près, s’en sont allées. Chacune avec ses secrets. Mais de l’une nous savons beaucoup plus que de l’autre : sa figure de princesse "glamour" abandonnée continue d’alimenter les revues en mal d’icônes. On voudrait tant qu’un accident stupide aux causes tout à fait déraisonnables se mue en complot. L’autre, pas plus haute que trois pommes, souvent souriante et parfois renfrognée, serait déjà rentrée dans l’oubli s’il ne restait son œuvre, présente dans les lieux les plus inattendus du monde – et même à Lausanne, qui n’est pourtant pas Bombay ! – et ces lettres que le P. Brian Kolodiejchuk vient de publier dans le cadre d’une biographie consacrée à la religieuse albanaise.
La princesse se confiait aux journalistes et peut-être à ses amants. Teresa ne se livrait guère, sinon, dans le silence, à Dieu. Elle n’aurait guère encouragé la publication de cette correspondance, dont elle avait expressément demandé qu’à sa mort elle fût détruite. Que peuvent comprendre les gens à cette "nuit obscure" dans laquelle elle demeurait plongée, elle que l’on voyait aller si obstinément au-devant des autres et au-devant de Dieu, comme poussée par une infatigable énergie. Active et mystique. Mais mystique ne veut pas dire illuminée. Les fameuses lettres révèlent justement que son cœur demeurait dans la nuit. Ce qui veut dire qu’elle ne ressentait pas la présence de Dieu, qu’elle n’avait pas de "goût" pour la vie spirituelle. Elle vivait tout le contraire de ce qui se vend si bien aujourd’hui sous le nom de "spiritualité". Parce que la foi peut être bien autre chose qu'un paquet de certitudes et, que de celles-ci, les croyants se méfient. Tous les grands auteurs spirituels en ont témoigné : la quête de Dieu ne passe que rarement par les chemins de l’évidence. S’ils avancent, c’est à tâtons. Et voilà pourquoi les vrais mystiques comprennent si bien les doutes, les refus de leurs contemporains. Pendant les mois qui ont précédé sa mort, Thérèse de Lisieux, rongée par la phtisie à 23 ans, s’est demandé si la foi n’était pas une illusion, un rêve pour les enfants. Si les athées n’avaient pas raison. Les œuvres de Marx ou de Freud n’étaient pourtant pas au n ombre de ses lectures.
Quel lien Lady Di entretenait-elle avec Dieu ? Je n’en sais rien et n’ai pas à le lui demander. C’est son secret et il lui appartient. Je ne suis pas sûr que l’Église anglicane l’inscrive au calendrier de ses saints, mais qu’importe. À sa manière, elle a aimé ; elle a aussi été aimée. Et connu le silence des nuits, la carence des échanges, l’atrophies des sentiments.
Traverser une nuit ne vent pas dire perdre la foi. La nuit peut être au contraire le lieu le plus radical de l’expérience de la foi. Quand il s’agit de faire confiance, toujours et encore, envers et contre tout. Et contre tous. "Croire" que Dieu est là, parce qu’il est absolument impossible de le "sentir" ou de le "savoir". L’épître aux Hébreux rappelle que "avoir la foi, c’est croire quand on ne voit rien". Diana et Teresa étaient vues. Partout. Les journalistes les suivaient à la trace. Mais que voyaient-elles ? L’une des palais et des palaces, et les ombres factices et scintillantes qui y errent. L’autre des mouroirs et des taudis, des agonisants et des mendiants. Mais si l’essentiel est invisible pour les yeux, que voyaient-elles derrière les masques de l’ennui ou de la douleur, dans l’infinie attente des agonies mondaines ou de la délivrance espérée, sinon le besoin que chaque être éprouve d’être accueilli, compris, aimé ? Et devant elles, au plus profond du cœur, consciente ou non, toujours la même question, au fil des années, au long des siècles : pourquoi Dieu reste-t-il tellement absent ? Pourquoi l’amour que Dieu dit éprouver pour l’homme se manifeste-t-il par un tel désistement (voyez la croix de Jésus !) et pourquoi l’amour exige-t-il de l’homme un telle dépouillement ? Que signifie : "Il n ‘y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime" ?
Quand on interrogeait Teresa sur elle-même, elle ne savait répondre que : "Je suis ce que je suis aux yeux de Dieu". Diana aurait-elle dit autre chose ? De Dieu, ni vous ni moi ne partageons la vision. On me dit pourtant qu’en cherchant bien, on peut trouver quelques éléments de ses lunettes. Mais, à vrai dire, je crains de voir dans la nuit comme en plein jour.

Philippe Baud

04.09.2007

Le Rapport de Brodeck

Pour évoquer le mystère de "l’autre", il y a heureusement beaucoup mieux qu’une affligeante affiche électorale. Je vous convie à lire de toute urgence le très beau roman que nous propose en cette rentrée Philippe Claudel, intitulé "Le Rapport de Brodeck". La question qu’il soulève n’est pas tellement différentes que celle posée, l’an dernier à même date, par la publication du roman "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, à savoir : Comment cela fut-il réellement possible ? L’interrogation hante notre monde qui, s’il ne parle aujourd’hui que de prospérité et de croissance, n’en finit pourtant pas de se demander comment il peut chavirer si vite dans l’horreur des régimes totalitaires, ordonner la persécution et la mort du semblable sous le seul prétexte de sa différence.
Brodeck est un rescapé de l’enfer, un homme dépouillé de tout, sauf de son âme. Revenu de nulle part, il nous tend le miroir implacable de la vérité. Installé dans un village qui n’était devenu le sien que par adoption, il y découvrira, au retour du camp où la mort rôdait au quotidien, que la guerre et les années d’occupation par une armée étrangère n’ont guéri personne de la peur de l’étranger.
Cet étranger, c’est "l’Anderer" – l’Autre – qui vient de débarqué dans le bourg accompagné de Melle Julie et de Monsieur Socrate : sa jument et son âne. Vêtu comme un poète lunaire d’un autre siècle, souriant à chacun mais ne parlant à personne, il s’est installé dans l’auberge du village et passe ses journées dans les chemins d’alentour à faire des croquis de paysages et collectionner des fleurs pour son herbier. Inoffensif, mais "étrange". Il n’en faudra pas davantage pour déclencher autour de lui une sourde haine, cristallisée dans le rapport qu’à son sujet le maire et ses adjoints commandent à Brodeck.
Pourquoi Brodeck, lui-même venu d’ailleurs ? Le roman pourrait se situer quelque part en Alsace ou en Lorraine, dans un pays de champs, de torrents et de forêts, aux confins d’une terre germanique incertaine. Brodeck est peut-être le seul homme du village qui sache écrire. Il possède même une machine pour cela, ce qui force le respect aussi bien que la méfiance du voisinage. Ne vit-il pas de la modeste pension qu’il reçoit d’une lointaine administration pour laquelle il rédige des rapports sur la flore et la faune de la région ? Mais quand les hommes du village lui commande un procès verbal sur la disparition de l’Anderer, il comprend tout de suite qu’il s’agit de couvrir un meurtre dont ils sont tous complices.
Brodeck recule et tremble à l’approche du moment où il devra remettre son rapport et ce sont les réflexions nées de son histoire personnelle qu’il s’attache à rédiger dans la douleur et l’urgence. Lui-même n’a-t-il pas été tenu pour mort quand l’armée d’occupation l’a arraché à son foyer ? Il apprendra du reste bientôt que ce sont les gens de son propre village qui l’ont livré, quand l’idéologie triomphante exigeait la "purification" du territoire. Dans un camp de la mort, il a vécu alors littéralement comme un chien, tenu en laisse pour la jouissance d’un officier sadique, se plaisant à rappeler par la torture à chacun des prisonniers qu’il n’était "rien".
Il n’était toujours rien, en fait, dans ce village qui, en son absence, n’a pas hésité à laisser violer son épouse, qu’il retrouve aveugle et mère d’une petite fille dont il fait néanmoins son trésor. On requiert ses services par nécessité, mais on le harcèle, on l’inquiète, on l’espionne. La menace est permanente, palpable, mais toujours sans visage. Plus exactement : elle a trop de visages. Si bien que l’histoire de cet homme finit, comme il appartient aux grands romans, par dessiner une immense fresque où chacun pourra, à quelque détour, reconnaître son propre visage. Sans emphase ni voyeurisme, l’auteur dissèque aussi bien les mécanismes implacables de la domination, de la lâcheté, de la peur qui se transforme en haine dans le groupe, que la question de la différence qu’incarne, au milieu d’une société, celui qui vient d’ailleurs, en particulier l’artiste et l’homme de l’écriture. Avec force mais pudeur, il pose également l’énigme du rapport de notre humanité à Dieu, lui qui semble le grand absent de l’histoire d’une humanité laissée à elle-même et si active à se détruire.
Paradoxalement, c’est par leur silence et non par leurs paroles que Brodeck, tout comme le visiteur, troublent et suscitent la hargne. Leur silence renvoie à la mémoire et cette mémoire, avec toutes les culpabilités qu’elle recèle, représente un danger. Jamais les morts n’abandonnent les vivants : il faut oser se souvenir pour pardonner et être pardonné.
C’est un grand roman d’amour que nous livre ainsi Philippe Claudel, en même temps qu’une réflexion sur ce destin que personne ne peut maîtriser et qui se camoufle dans "la doublure des mots". Brodeck, comme Orphée, est descendu aux enfers, mais n’hésite pas un instant à regarder en arrière, cherchant l’impossible délivrance dans l’enchaînement des événements et des faits. Son histoire est celle d’un homme apparemment sans histoire, dont la vie n‘a l’air de rien, qui est considérée comme "un rien", mais qui nous emporte très loin, là où nous osons si peu nous aventurer.

Philippe Baud

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