24 Heures

30.11.2007

Le pape et le coran

L’événement est assez exceptionnel pour être relevé et je vois déjà les invectives qui s’élèveront dans le camp des traditionalistes qui depuis longtemps ont voué Benoît XVI aux flammes éternelles en le classant – eh oui ! j’ai lu ça à plusieurs reprises – au nombre des égarés de la modernité. Répondant à la lettre ouverte que lui avaient adressée 138 personnalités musulmanes le 13 octobre dernier, à l’occasion de la fin du Ramadan (Eid al-Fitr), il se déclare prêt à une "rencontre de travail" avec elles, confiée aux bons soins du conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, que préside le cardinal Jean-Louis Tauran), pour une " rencontre de travail ".

La rèponse du pape est contenue dans une lettre adressée au prince de Jordanie Ghazi bin Muhammad bin Talal, président de " l’Institut Aal al-Bayt pour la pensée islamique " (Aal al-Bayt Institute for Islamic Thought), qui avait transmis personnellement la lettre ouverte au Vatican.
Et cette lettre, rédigée en anglais en date du 19 novembre, s’achève par une citation du Coran : " Faisons en sorte que nos différences n’apportent pas la haine et la violence entre nous. Concourrons ensemble aux bonnes œuvres et à la justice ".

Dans le style pommadé mais non anodin qui est le sien, la salle de presse du Saint-Siège ajoute, dans une note qui accompagne cette publication : "En remerciant et en manifestant son appréciation pour cette initiative significative de cet éminent groupe de personnalités musulmanes, le Saint-Père réaffirme l’importance du dialogue fondé sur le respect effectif de la dignité de la personne, sur la connaissance objective de la religion de l’autre, sur le partage de l’expérience religieuse et sur l’engagement commun à promouvoir le respect et l’acceptation mutuelle ".

Le commentaire prolonge ainsi le propos de la lettre qui précise : "Sans ignorer ou diminuer nos différences en tant que chrétiens et musulmans, nous pouvons et donc nous devons regarder ce qui nous unit, à savoir la foi dans le Dieu unique, Créateur provident, et juge universel, qui, à la fin des temps, agira avec chacun selon ses actions. Nous sommes tous appelés à nous en remettre totalement à lui, et à obéir à sa sainte volonté".

À Cologne, le 20 août 2005, s’adressant aux représentants des communautés musulmanes d’Allemagne, Benoît XVI avait déjà déclaré (un an avant la maladresse du discours de Ratisbonne) : " Je suis profondément convaincu que nous devons proclamer, sans céder aux pressions négatives du moment, les valeurs de respect réciproque, de solidarité et de paix. La vie de tout être humain est sacrée, que ce soit pour les chrétiens ou pour les musulmans. Nous avons un grand champ d’action dans lequel nous nous sentons unis pour le service des valeurs morales fondamentales ".
Le nouveau document revient sur ce thème et précise : "Ce terrain commun nous permet de fonder notre dialogue sur le respect effectif de la dignité de toute personne humaine, sur la connaissance objective de la religion de l’autre, sur le partage de notre expérience religieuse, et finalement sur notre commun engagement à promouvoir le respect et l’acceptation mutuels chez les nouvelles générations". Le pape y ajoute le vœu qu’il soit bientôt "possible de coopérer de façon productive dans les domaines de la culture et de la société, pour la promotion de la justice et de la paix dans la société et dans le monde entier".

Ces avancées n’étant guère relevées dans la presse, je ne crois pas inutile de les mentionner ici. À ceux qui préfèrent comptabiliser les nuages plutôt que de regarder les rayons qui les traversent, elles apportent le déni de l’espérance dont nous avons grand besoin.

Philippe Baud

29.11.2007

Chanter la Noël

Dans le brouhaha quotidien, exercez-vous à tendre l’oreille pour entendre l’indicible, à lever le nez pour regarder les étoiles, à écarter doucement le voile de banalité qui recouvre les choses pour en découvrir leur présence secrète, et tombera sur vous la sentence rédhibitoire : vous êtes un "poète" ! Autant dire que vous n’avez pas les pieds par terre, que vous n’êtes pas économiquement corrects.
Comment oseriez-vous ne pas participer au stress universel que l’on se doit d’éprouver à l’approche des "fêtes", à propos desquelles vous n’avez du reste qu'un inavouable souhait : qu’elles soient au plus vite passées ?
Mais il y a pourtant ces bribes de chants qui traînent dans l’air et viennent vous chatouiller l’âme jusque sur la rue ou dans les supermarchés, ces quelques lambeaux de phrases qui vous remontent en mémoire par la voie d’une mélodie, alors que généralement vous abhorrez les chants religieux. Mais ici, la ligne musicale s’est faite particulièrement humble, comme pour ne pas étouffer la portée du texte. Et même s’il vous semble en avoir oublié toutes les paroles – ce n’est peut-être pas dommage ! –, leur message encore vous rejoint. Une autre fois, au contraire, ce sont des mots qui surgissent et s’imposent, alors que la mélodie cherchée demeure incertaine. Alors vous comprenez, soudain, que c’est un grand trésor d’avoir en soi, enfouis dans le cœur et renaissants sur les lèvres, des chants de tradition ancienne pour une fête actuelle.
Ne privons pas vos enfants, au nom de notre "modernité", de la riche mémoire que véhicule poésie et musique en ces jours qui conduisent à Noël. Et comme nous aimons redécouvrir et goûter les saveurs des cuisines anciennes (dont notre propre enfance a peut-être déjà été privée), accueillons sans gêne ni retard ce trésor qui vient de si loin et dont j’aime à espérer qu’il nous survivra si nous voulons bien en assurer le relais.
Imaginez qu'un soir, en vous aidant peut-être d’un disque, vous preniez l’initiative de vous exercer à "chanter la Noël" en famille ! Sûr que vos enfants en seront tout ébahis et que vous leur offrirez là un cadeau autrement plus surprenant et durable que le dernier jeu électronique.

Philippe Baud

22.11.2007

Le mot "religion" dans les statuts du Parti communiste chinois

Le 17e congrès du Parti communiste chinois s’est tenu du 15 au 21 octobre dernier. À cette occasion, on a pu constater que le mot "religion" a fait son entrée dans les statuts du parti, communiste et athée, fondé en 1921, au pouvoir à Pékin depuis 1949. Dans la nouvelle mouture des statuts du Parti qui compte 73 millions de membres, on peut lire, au paragraphe 19 du "Programme général" : "Le Parti s’efforce d’appliquer pleinement ses principes de base en matière religieuse", et qu’il "fait appel à la contribution des croyants en matière de développement économique et social ".
Jusqu’à ce jour, ce paragraphe 19 invitait uniquement au développement des relations entre communistes et minorités ethniques sur des principes d’égalité, de solidarité, d’harmonie mutuelle et appelait au développement économique ainsi qu’à la formation de cadres au sein de ces groupes.

Lors de ce congrès, le secrétaire général du Parti, Hu Jintao, qui est aussi le président de la République populaire de Chine, a réaffirmé la volonté du Parti d’"appliquer pleinement ses principes fondamentaux en matière religieuse et d’utiliser le rôle positif des personnalités religieuses et des croyants pour promouvoir le développement économique et social du pays". Selon une voix de l’Église dite "officielle", il ne faut rien chercher de nouveau dans le rapport de Hu Jintao : la politique du Parti communiste reste "constante, sans véritable changement". Cependant, jusqu’à ce jour, le Parti a toujours considéré les religions comme une source d’instabilité, y compris celles qui inscrivaient leur action dans le cadre des règlements fixés par le gouvernement chinois.
Les observateurs s'interrogent : comment faut-il comprendre ce discours aux nuances délicates, mais non anodines.? Signe d’ouverture ou volonté de contrôle accru ?

Commentant l’introduction du terme " religion " dans les statuts du Parti, le directeur de l’Administration d’Etat pour les Affaires religieuses, Ye Xiaowen, a déclaré qu’elle prouvait que le Parti communiste chinois était "sincère et capable d’instaurer des mesures en matière de liberté religieuse", une liberté qui, par ailleurs, est inscrite dans la Constitution de la République populaire. Les dirigeants chinois considéreraient-ils désormais que les religions représentent un apport pour le "maintien de l’harmonie sociale", selon la devise actuelle du régime ? Mais certains interprètent cette introduction du terme "religion" dans les statuts du PC comme l’expression d’une volonté de contrôle plus étroit sur les activités religieuses en Chine.
Régulièrement, des organes de presse chinois accusent le Vatican d’être la troisième "force étrangère", après les Etats-Unis et le Royaume-Uni, lui reprochant de s’immiscer dans les affaires intérieures de la Chine et de Hongkong par le biais de porte-parole, de groupes d’experts et de fondations. Le même rapport du secrétaire général du PC met "les forces extérieures" en garde "contre toute tentative d’ingérence" dans les affaires intérieures de Hongkong et Macao. Certains observateurs se demandent si ces mises en garde ont un rapport avec la succession prochaine du cardinal Zen à la tête du diocèse de Hongkong. Cet évêque, très apprécié par ses fidèles mais fort peu à Pékin, a fêté ses 75 ans et demandé, comme le prévoit le droit canonique, d’être déchargé de ses responsabilités.
On connaît la défiance des régimes totalitaires à l’égard des hommes libres, des témoins de l’esprit : artistes, journalistes, enseignants, instigateurs de mouvements associatifs, religieux. Où se situeront les sportifs et leurs admirateurs lors des prochains Jeux Olympiques ? Du côté de la seule performance des corps ou du côté, non moins sportif, des jeux de la liberté et de l’esprit ?
Rendez-vous à ne pas manquer : par amour du sport, de l’humanité …et de la Chine !

Philippe Baud

19.11.2007

Catholiques et orthodoxes se rapprochent

La Commission mixte internationale pour le dialogue entre l’Eglise catholique et les Eglises orthodoxes, réunie à Ravenne du 8 au 14 octobre, a publié un document d’un intérêt certain pour le rapprochement de ces Églises. La manière d’envisager le ministère de l’évêque de Rome a été et demeure, on le sait, un point de dissension majeure entre les deux confessions. Une réflexion commune sur ce thème avait été initiée lors de l’Assemblée plénière précédente, à Belgrade, du 18 au 25 septembre 2006. Le document de Ravenne, d’une dizaine de pages, affirme que catholiques et orthodoxes s’entendent désormais sur le fait que l’Evêque de Rome soit considéré comme "portos", c’est-à-dire premier parmi les patriarches des Églises du monde, étant donné que Rome est, selon l’expression d’Ignace d’Antioche, l’"Eglise qui préside dans la charité".
Certes, catholiques et orthodoxes devront encore s’appliquer à définir les exactes "prérogatives" de ce primat, admis au plan historique, car le document prend soin de préciser qi’"il existe des différences dans la manière de comprendre à la fois la manière dont celui-ci devrait être exercé, et ses fondements scripturaux et théologiques ".

Deux aspects fondamentaux de la vie des Églises sont mis en évidence dan le document de Ravenne, à savoir la "conciliarité" et "l’autorité". Comprise dans la lumière du "mystère trinitaire", la "conciliarité", appelée également "synodalité", doit exprimer la communion sans subordination qui unit entre elles les Églises. C’est dire du même coup que l’Eglise – indivise en sa source – ne saurait répondre à sa mission en dehors de cette "dimension conciliaire" qui s’exprime à trois niveaux : local, régional et universel. Les premiers responsables de la conciliarité sont les évêques qui "devraient être unis entre eux dans la foi, la charité, la mission, la réconciliation", car ils "ont en commun la même responsabilité et le même service à l’Eglise".

Dans l’Église, poursuit le document, il n’y a d’autorité qu’au service de la même et unique Parole de Dieu. Cette autorité, qui dérive du Christ, à travers la mission des apôtres d’abord, le ministère des évêques ensuite, est essentiellement "un service d’amour".
Au premier niveau, le niveau local, l’Eglise existe en tant que "communauté rassemblée par l’Eucharistie" et présidée, directement ou indirectement, par un évêque. Ainsi, la communion entre les membres de l’Eglise se construit "comme synodale ou conciliaire" autour de l’évêque, qui en est cmme le protos ou la tête.
Au niveau régional, conciliarité et autorité devraient permettre de rendre évidente la communion avec les "autres Eglises qui professent la même foi apostolique et partagent la même structure ecclésiale".
Le document cite encore (§ 24) un canon accepté aussi bien par les Églises d’Occident que d’Orient, selon lequel "les évêques de toutes les Nations doivent reconnaître celui qui est le premier parmi eux et le considérer comme leur chef", et ne faire "rien d’important sans son consentement". Et réciproquement, il est rappelé que "le premier" ne doit rien entreprendre "sans le consentement de tous", afin de préserver ainsi la "concorde".
À partir de là, c’est moins sur le fond que sur la manière de vivre cette conciliarité et cette primauté que catholiques et orthodoxes ont désormais à s’interroger. Dans leur Credo, catholiques et orthodoxes proclament ensemble que l’Église est "une" et "universelle" (en grec : catholique). Avant la rupture ou "schisme" en l’Orient et l’Occident, cette unité et cette universalité étaient exprimées par ces rencontres exceptionnelles que furent les conciles œcuméniques. En réponse aux questions d’une époque, patriarches et évêques établissaient les règles de la foi, imposées à l’ensemble des fidèles à travers l’autorité de l’évêque de Rome, premier – ou primat – parmi les patriarches.
Définir le contenu de cette primauté, autrement dit préciser qu’elle est l’exacte nature de l’autorité du pape, telle est la prochaine étape dans l’optique d’une réconciliation entre catholiques et orthodoxes. Ce qui signifie que, pour les catholiques, l’exercice du ministère de l’évêque de Rome pourrait être envisagé d’une autre manière que celle actuellement pratiquée, laissant notamment plus de responsabilité aux Églises locales. Jean-Paul II avait déjà ouvert cette piste dans l’encyclique "Ut unum sint" (Qu’ils soient un !), en écrivant : "Il est impossible de considérer la forme de primauté des XIXe et XXe siècles comme la seule possible, la seule qui s’impose à tous les chrétiens." Vaste programme théologique qui n’avait pu être publié sans l’approbation de celui qui n’était encore que le cardinal Ratzinger.
Ce n’est sans doute pas un hasard si, devenu Benoît XVI, il a choisi, lors du prochain consistoire du 23 novembre de consulter les cardinaux sur… "l’œcuménisme" précisément !

Philippe Baud

14.11.2007

Avenir du Christianisme (1)

Pendant des siècles, les "gens d’Église" ont pris l’habitude de considérer l’humanité du haut d’un promontoire : Golgotha ou Jérusalem céleste, balcon de Saint-Pierre ou chaire universitaire, vertus ou pouvoirs, ils ont encouragé, vitupéré, béni, maudit, enseigné, censuré, comme s’ils ne participaient pas vraiment de l’errance des pèlerins cheminant "dans cette vallée de larmes". Depuis quelques lustres, le plus grand nombre de ceux qui sont dans la plaine ont séchés leurs yeux et dansent à perdre le souffle autour du veau d’or. Ce sont les pasteurs qui se sont mis à déplorer l’aveuglement de leurs brebis. Le constat est rude, les chiffres ne mentent pas : diminution impressionnante du nombre des pratiquants, des mariages et des baptêmes, de la participation au catéchisme, du nombre des vocations appelant à un engagement religieux à vie. Vente de cures et d’églises, faillite de diocèse, inaptitude du langage religieux à communiquer et rejoindre les préoccupations d’aujourd’hui. Au point que certains théologiens, jamais en retard d’hypothèses novatrices, ont déjà salué dans la disparition du christianisme le couronnement de la mission : de nombreux États n’ont-ils pas repris à leur compte le souci des hôpitaux, des écoles, des pauvres et des sans-abri. Le souci de l’environnement, les droits de l’homme, les responsabilités éthiques et l’entraide humanitaire ne sont-ils pas déjà devenus des lieux communs de nos préoccupations ? Et le brassage religieux, au risque de toutes les dissolutions, voire de la montée en flèche des communautarismes conquérants, n’est-ce un phénomène inévitable en nos temps de mondialisation ?
De là à penser que le christianisme est en voie de disparition, il n’y a qu'un pas, assurément. De nombreux ouvrages récents en ont fait leur titre : Le christianisme a-t-il encore un avenir ? À chacun, selon son école, d’afficher ses prophéties. Reste que la question demeure, si bien que le quotidien français "La Croix" lui consacre encore cette semaine un nouveau dossier, à grand renfort d’interviews, de sondages, de statistiques et de tableaux, faute de pouvoir émettre des prophéties. On peut se consoler en considérant que les périodes de plus grandes disettes sont aussi celles qui voient fleurir l’imagination, et il est vrai, pour qui sait voir, que des semences imprévisibles et merveilleuses ne manquent pas. Mais qui soulève l’ambiguïté du "–isme" dans la terminologie du titre ? Certainement pas ceux – fondamentalistes de tout crin et "traditionalistes" qui trahissent le grand élan de vie vers la nouveauté qu’est toute authentique tradition – qui rêvent de reconstituer les temps de le chrétienté passée.
Parler de christian-isme, c’est admettre déjà que le message du Christ peut se fixer dans un discours, se figer dans une expression dogmatique, se laisser enfermer dans des rites, être confondu avec une institution historique. Toutes ces formes d’expression représentent sans doute un besoin pour l’homme, mais est-ce là l’essence du message de Jésus ? D’instaurer un –isme supplémentaire au répertoire des religions du monde ? Et que doivent changer ceux qui veulent se mettre à l’école de l’évangile : le monde ou d’abord eux-mêmes ?
C’est à ce carrefour que se pose la question, parce que nous sommes peut-être bien arrivés au point d’un grand basculement où chacun doit bien, tôt ou tard, admettre la confrontation avec ses propres démons avant de s’en prendre à ceux qui dévorent la planète : ce n’est même qu’à ce prix qui celle-ci pourra être sauvée. Mais il semble que nous en sommes encore si loin...


09.11.2007

La liberté religieuse au programme de l’ONU

Plus d’un an s’est écoulé depuis la création du Conseil des droits de l’homme, dont le siège est à Genève. La délégation du Saint-Siège Siège à l’ONU, par la bouche de Mgr Migliore, a souligné récemment (5 novembre), dans cadre de la 62ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies à New York, les efforts accomplis pour consolider la nouvelle institution. En même temps, elle note que les défis pour sauvegarder ces droits deviennent de plus en plus exigeants.

Dans le droit et dans la conscience morale de la communauté internationale, la dignité de l’homme apparaît aujourd’hui comme la source d’où naissent tous les droits : elle devrait donc peu à peu et logiquement se substituer à la volonté souveraine et autonome des Etats comme fondement ultime de tout système juridique, y compris du système juridique international. Cela semble un développement irréversible, mais on constate facilement que, dans de nombreux pays, la réalisation de ce principe ne s’est pas accompagnée d’un respect tangible des droits de l’homme.
Une vision d’ensemble du monde révèle même que la situation des droits de l’homme est préoccupante. Si l’on considère l’ensemble des droits énoncés dans la "Déclaration universelle des droits de l’homme" et dans les Pactes internationaux relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels, ou aux droits civils et politiques, on se rend compte qu’il n’est aucun de ces droits qui ne soit quotidiennement gravement violé ou négligé, même dans certains pays qui sont membres du dit Conseil.

La conviction que c’est au pouvoir en place de déterminer, en dernière analyse, le contenu des droits de l’homme est encore bien souvent enracinée. Une telle vision permet trop facilement de recourir à des pratiques irréconciliables avec la dignité de l’homme. Nier, en certaines circonstances, le droit à la vie, prétendre contrôler la conscience des citoyens et leur accès à l’information, restreindre le droit d’association, nier l’accès à un procès judiciaire public et refuser le droit d’assurer sa défense, réprimer les dissidents politiques, imposer une politique des naissances qui ne tient pas compte de la décision des parents, limiter indistinctement l’immigration, permettre de travailler dans des conditions dégradantes, accepter la discrimination de la femme, étouffer la liberté religieuse, autant d’exemples de droits sans cesse bafoués.

Le nouveau Conseil des droits de l’homme a pour tache de combler le fossé entre l’ensemble des instruments juridiques internationaux des droits de l’homme et la réalité de leur application dans les différentes parties du monde. Tous les Etats devraient assumer individuellement et collectivement cette grave responsabilité et ceux qui en font partie ont la responsabilité tout particulière de l’honorer.

Dans la liste des principaux droits bafoués, celui de la liberté religieuse n’est pas le moindre. C’est un phénomène inquiétant de voir combien, de plus en plus souvent les religions deviennent victimes de moqueries et d’outrages : soit contre leurs fidèles, leurs pratiques et leurs convictions morales, soit contre leurs symboles spirituels. Comme on a déjà trop l’occasion de le constater, cette attitude menace la paix et la stabilité sociale.
On attend donc du nouveau Conseil des droits de l’homme qu’il mette au point et adopte une nouvelle résolution portant sur le respect du droit à la liberté religieuse, pour les fidèles de toutes les religions, sans exception. Une telle résolution devrait également encourager le dialogue et le débat entre les croyants des diverses religions, sans d’ailleurs oublier ceux qui n’en ont aucune. Cela devient une nécessité pour trouver et consolider l’entente, la paix et la coopération entre les peuples. De plus, cela donnerait la crédibilité nécessaire à ce Conseil.

Philippe Baud

08.11.2007

La religion de la nuit ou la nuit de la religion

C’est par une bien étrange confusion que tant de gens en viennent aujourd’hui à confondre foi religieuse et fanatisme. Un témoin de la foi serait ainsi un marteau de certitudes ? Sans doute, les univers religieux ne sont pas indemnes de violence, et c’est le moins que l’on puisse dire. Mais serait-ce rendre la réalité de la vie conjugale que de recenser les abus, les affrontements, les conflits, les ruptures ? Ce qui surprend, n’est-ce pas que tant de jeunes persévèrent à s’engager dans une vie à deux "pour toujours", en dépit des échecs et des crises nombreuses qui les entourent. De quoi rêvent, quand on les interroge, ceux-là mêmes qui ont été le plus profondément blessés, sinon d’une impossible famille à construire.
Il faut bien mal connaître les chemins intérieurs de la foi pour s’étonner – ce fut le cas récemment avec la publication des lettres personnelles de Mère Teresa – qu'un croyant puisse connaître l’absence de Dieu, être tenaillé par le doute. L’histoire de la spiritualité chrétienne abonde de semblables témoignages, de grandes figures de la spiritualité n’hésitant pas à décrire leur itinéraire comme une "traversée de la nuit". Il y a cette nuit d’abord qui nous vient du dehors : souvent l’incompréhension, le rejet par les plus proches, voire la méchanceté ou même la persécution des sots ou des jaloux. Mais plus rude, plus mystérieuse, cette nuit intérieure de celui qui continue à marcher par fidélité, mais dans la lassitude et les doutes, sans savoir où ses pas le conduisent. "On me dit, écrit Mère Teresa, que Dieu m’aime, et pourtant la réalité de l’obscurité, de la froideur et du vide est si vaste que rien ne touche mon âme."
Loin d’être fanatiques, combien sont-ils parmi les croyants à avancer ainsi vers Dieu, sans appui, dans l’obscurité la plus complète au milieu des épreuves ? Plus nombreux qu’on ne l’imagine, car le chemin de la foi est loin d’être le plus souvent un tracé de lumière. Il s’apparente à une recherche patiente, une marche silencieuse, une expérience paradoxalement confiante mais douloureuse. Mère Teresa parle de "tunnel", de "terrible obscurité en moi, comme si tout était mort", voire de "tortures de la solitude". On est loin de l’opium du peuple.
Présent ou absent, la question de Dieu peut-elle être envisagée sans donner le vertige ? Ceux qui en traitent avec assurance, pour affirmer son existence ou la nier, comme s’il s’agissait là d’une équation, d’un problème scientifique ou d’une opinion esthétique, d’une évidence absolue ou d’une irrationalité pure, ont-ils seulement approché une fois de la frange de son manteau ? La nuit que traverse ainsi une autre Thérèse – la petite carmélite de Lisieux – au cours des dix-huit mois de maladie qui précèdent sa mort (à 23 ans !) n’a rien à voir avec la privation d’élan spirituels ou la peur de l’enfer. En fille de son temps (nous sommes en 1897 : elle a donc même de l’avance sur son époque), c’est à l’absurde qu’elle se heurte : non seulement celui de sa propre souffrance (la phtisie), mais d’une vie qui lui semble ne pas avoir de sens. Intérieurement, elle est à nu, sans secours d’aucun sentiment ou pensée, devant le vertige de la liberté de la foi. Tout est possible alors : l’acte d’abandon à la confiance comme la négation la plus radicale et le plus noir désespoir. La grande poétesse Marie Noël témoigne au travers de son œuvre de la traversée des mêmes abîmes.
En fait, s’il y a une véritable violence de la foi, c’est bien là, au plus intime du combat intérieur, qu’elle se situe. Les cruautés, la barbarie, les inquisitions, les persécutions, l’intolérance, l’exclusion, la manipulation, tout comme les guerres fratricides, n’ont rigoureusement rien à voir avec l’expérience de la foi. Ce sont-là les "œuvres de nuit" de ceux qui exploitent la confiance des "croyants" pour assurer leur pouvoir, établir leur règne. N’avons-nous pas, tous, une semblable propension à imposer nos croyances ? Ainsi reste toujours largement ouverte la voie du fanatisme. Les doctrinaires ne hantent pas que les Églises. Si tel était le programme d’une religion : Sus à l’infâme ! Je deviendrais volontiers disciple de Voltaire.

Philippe Baud

07.11.2007

Enjeux du corps

Convulsion de nacre ou sac de poussière, divinité de fitness ou dépouille ornée de chrysanthèmes, ainsi de notre corps : vigoureux ou rompu, dorloté ou négligé, agréé ou maudit. La chair est triste, troublante ou sainte, selon le poète. Quelles que soient nos croyances, connaissances ou philosophies, sa réalité profonde nous demeure mystérieuse. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre paradoxe de voir tant d’Occidentaux se réclamer de la réincarnation, quand la pensée orientale s’efforce d’échapper au cycle des lourdeurs charnelles. L’oubli de la tradition chrétienne ou sa déformation moralisante, obnubilée par "le péché de la chair", a fini par oblitérer l’étonnante nouveauté de son rapport au corps. Le christianisme ne proclame-t-il pas le "Verbe incarné" ? Aux gens de Corinthe, cité alors réputée pour la licence de ses mœurs, l’apôtre Paul écrivait sans broncher : "Votre corps est le temple de l’Esprit". C’était poser frontalement les fondements d’une anthropologie et, par conséquent, d’une éthique tout à fait inédites.
Bien plus qu'un ensemble de chair et d'os, notre corps est capacité de relations, expression de notre être. Par lui, avec lui, c’est nous qui parlons, sourions, pleurons, aimons. Toucher à votre corps, c'est toucher à votre personne : celui qui soigne l’expérimente aussi bien que celui qui aime. Ne dit-on pas qu’au jeu des relations la vie "prend corps" ? Et la pudeur nous signale les chemins de traverse. L’ardeur des débats actuels de bioéthique met en évidence notre crainte d’une nouvelle "instrumentalisation" de ce corps, l’indignation à l’idée de le voir devenir objet, par accommodement, exploitation ou domination. Nous sommes si près de laisser nos seules émotions décider de la vie. Ainsi nous oscillons entre acharnement et élimination, avec l’illusion de la maîtrise. Nombre d’expressions courantes, dans la maladie ou les épreuves affectives, disent aussi bien les liens du corps à notre être intime : en avoir "plein le dos", être "éreintés", ne plus pouvoir "sentir" l’autre ou l’avoir au contraire "dans la peau". Car ce corps est bien notre premier "biotope", l’élément où s’enracine notre expérience de la vie, "le lieu de notre accomplissement spirituel ". La relation que nous entretenons avec lui, comme l’usage que nous en faisons, indique le sens que nous voulons donner à notre existence.
C’est pourquoi il ne peut être question d’abandonner aux modes sociétales ou aux seuls responsables politiques le souci de gérer notre bien-naître et notre savoir-mourir. Chaque citoyen est premier responsable de son corps et de sa santé, vis-à-vis de lui-même d’abord, de la communauté ensuite. Il s’agit bien là d’un engagement "à la vie, à la mort", qui n’est pas seulement celui du corps pour le travail ou la danse, la souffrance ou le bien-être, le combat ou le sport, mais une exigence de l’esprit. Ce corps est à la fois notre outil et notre système de références pour atteindre à la dignité de personne. C’est par lui que nous entrons dans l’espace sacré où se peut vivre jusqu’à l’extrême l’expérience de la rencontre et du don.

Philippe Baud

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