24 Heures

21.12.2007

Éditorial fracassant ?

Une fois encore, dans une feuille tout-ménage, nous pouvons lire un éditorial de Noël fracassant. Jugez-en vous-mêmes à la modestie du sous-titre : "Enfin la vérité !" Rien que cela.
L’heure d’une grande révélation va donc sonner : "Cloches, carillonnez gaiement !" Et le nouveau messie, éditorialiste en première page du "Lausanne-Cités", de voler au secours de nos croyances empoussiérées pour nous partager ses fracassantes découvertes : Non, Jésus n’est pas né un 25 décembre et, d’âne ou de bœuf, il n’y en avait point autour de la crèche.
Comme si cela était nouveau ! Manifestement, notre grand critique n’a jamais pris la peine d’ouvrir un évangile, ce vieux document qu’on lit encore – eh oui! – dans les églises, lequel ne parle ni grotte, ni date, ni bourricot ni bovidé. Mais peu importe ! confondant message de foi et pieuses légendes, notre ange à plume radieuse semble penser que les santons provençaux et les dindes de Noël font partie intégrale de "l’orthodoxie chrétienne".
De grâce, jusqu’à quand faudra-t-il endurer de telles inepties ? Car le message chrétien, ne le saviez-vous pas, ne dit qu’une chose : que "le Verbe de Dieu s’est fait chair" en cet enfant nommé Jésus, né de Marie à Bethléem, et qu’il est venu non seulement pour les pauvres d’Israël – représentés en image par des bergers – mais aussi pour tous les hommes de bonne volonté – les nations étant ici représentées par les mages. Voilà "l’orthodoxie chrétienne", tout simplement et sans broderie ! C’était il y a un peu plus de 2000 ans, alors que déjà "la vérité" frappait à la porte mais n’était pas reçue.
Quant à savoir – je cite – "avec exactitude d’où viennent vraiment les rites de ce Noël que nous allons fêter", souhaitons à notre éditorialiste d’avoir le temps d’étudier un peu la question et de s’apercevoir qu’elle a fait l'objet de nombreuses études et qu'elle est bien moins obscure qu’il ne lui paraît.

Philippe Baud.

Noël : pour un dialogue nouveau avec la création

Les évangiles ont mis des moutons dans le pré et des processions de chameaux à l’horizon. La légende y a ajouté l’âne et le bœuf, les Provençaux les oies de la basse-cour. Quand Dieu vient parmi les siens, les animaux ne sont pas absents, palmiers et figuiers font la conversation et la rivière du moulin s’enchante. Est-ce seulement pour la poésie ?
L’avenir de la planète et celui des espèces avec raison nous inquiètent. S’il est devenu courant de parler de "développement durable", c’est bien qu’une inquiétude travaille la création, au niveau local comme au plan du monde. Que disent les chrétiens dans ce concert de voix anxieuses ? On leur reproche souvent un engagement tardif et un défaut de parole publique sur ce thème, que quelques déclarations pontificales ne suffisent pas à masquer. Reconnaissons que les Églises se sont éveillées tardivement à cette problématique qui constitue pourtant une menace majeure pour la vie humaine. Mais plutôt que de culpabiliser et de chercher à justifier ce retard, les chrétiens pourraient y entendre l’invitation à un nouveau mode de dialogue avec le monde. Nous nous sentions le devoir le l’éclairer, mais n’est-ce pas aussi bien à nous d’entendre ce qu’il nous dit. Déjà les Pères de l’Église affirmaient que Dieu nous communiquait sa révélation dans deux livres : celui de la Bible, certes, mais aussi celui de la création.
Pourquoi la présence des chrétiens au monde devait-elle passer nécessairement par l’affirmation de grands principes et de vérités indiscutables. L’angoisse du monde contemporain n’est-elle pas une invitation à mieux tendre l’oreille aux bruissements de la nuit. La simplicité de la scène de la Nativité nous en présente une authentique image : Dieu venant aux hommes comme un enfant dont la fragilité ne garantit en rien le "développement durable".
Dans cette situation, l’invitation au dialogue doit toujours l’emporter sur les déclarations de principes. Et le dialogue ici concerne des questions fondamentales de la vie humaine et de la foi chrétienne, qui cherchent aussi leur traduction en termes de représentation de l’avenir, de l’humain et de la transcendance. En d’autres termes, il s’agit de revisiter notre espérance : celle d’un salut réellement offert.
La question, il est vrai, est souvent présentée aujourd’hui sous forme de menace et de risque de mort. Où sont passés les anges lucides (c’est-à-dire : de lumière) qui sauront inviter les hommes, plongés dans la nuit du consumérisme, à ne pas avoir peur et à relever la tête pour accueillir le "plus" d’un autre mode de vie ?
La douceur champêtre des paysages de nos crèches est un appel à penser autrement la relation de l’homme à son environnement : dans une perspective d’alliance, en évitant les deux accueils que constituent aussi bien l’instrumentalisation de la nature que sa sacralisation. Et si nous sommes invités à penser en termes nouveaux le partenariat entre la terre et l’humain, c’est pour apprendre la confiance là où souvent on ne nous présente d’abord que rivalités économiques et courses à la performance.

Philippe Baud

16.12.2007

La question de Jean-Baptiste

Jean-Baptiste ne compte pas au nombre des personnages colorés de la crèche, mais dresse sa grande stature effilée de prophète sur la route de l’Avent.
On garde peut-être en mémoire la scène, dans l’évangile de Luc, où sa mère, longtemps affligée d’être sans descendance, éprouve le premier tressaillement de la vie en elle : quand sa cousine Marie, elle-même enceinte, vient lui rendre visite.
On le représente plus souvent au bord du Jourdain, efflanqué dans sa tunique poilue, conférant à Jésus le baptême ou, d’un index précis, le désignant comme "l’Agneau" : l’innocent dont le sang sera sauvagement versé pour la réconciliation des hommes.
Cela suffit à comprendre pourquoi il fut surnommé "le précurseur" : celui qui court devant. Mais précurseur, il l’est encore d’une autre manière, beaucoup plus rarement soulignée. Car celui qui court devant se trouve très souvent, à un certain moment, comme égaré, perdu, saisi par le doute, dans l’essoufflement de sa course. Pourquoi court-il ainsi dans la nuit ? Pourquoi a-t-il couru ? A-t-il bien fait de courir ? Où cela mène-t-il ?
Et c’est tout à coup la plongée dans la nuit : cette rude expérience de la ténèbre intérieure, qui met à l’épreuve les plus persévérants, les plus généreux.
On s’étonne, aujourd’hui comme hier, que des êtres qui ne semblent vivre qu’au service des autres et pour l’amour de Dieu puissent se trouver soudain, et parfois pour longtemps, plongés dans une telle obscurité. Récemment, que de gens surpris par la publication de la correspondance de Mère Teresa ! Ses lettres révélaient tout simplement que "la sainte", durant de longues années, était restée dans la nuit. C’est-à-dire qu’elle ne ressentait rien d’une "présence" de Dieu. Voilà qui ne ressemble guère à ce que l’on essaie de nous proposer le plus souvent sous le nom sous le nom de "spiritualité" et qui ressemble bien plus à la recherche de soi qu’à la déroutante expérience de Dieu. La foi est en effet bien autre chose qu'un champ d’émotions ou un paquet de certitudes. Les maîtres spirituels en ont témoigné : la quête de Dieu passe bien rarement par les chemins de l’évidence. On n’y avance qu’à tâtons.
Voilà pourquoi les mystiques authentiques comprennent si bien les doutes, les refus de leurs contemporains.
Ainsi une Thérèse de Lisieux, qui meurt rongée par la phtisie à 23 ans, se demande si la foi n’est pas une illusion, un rêve pour enfants. Les athées n’avaient-ils pas raison ? Certes, on ne parlait pas encore (nous sommes en 1897) des "maîtres du soupçon" – Nietzsche, Marx et Freud – mais la jeune carmélite avait tout senti et, sur la frange du vide, pouvait tout comprendre
Traverser une nuit ne veut pas dire perdre la foi. Ni le chemin. Mais c’est alors qu’il faut redoubler d’attention. Il se peut même fort bien que cette nuit devienne le lieu le plus radical de l’expérience de la foi : ne reste alors que la confiance, envers et contre tout,. "Croire" que Dieu est là, qu’il est avec moi, en moi, alors qu’il m’est absolument impossible de percevoir le moindre signe de sa présence !
Ne disons pas trop vite que, si l’essentiel est invisible pour les yeux, on voit bien avec le cœur. Il arrive en effet que le cœur soit totalement désemparé, fatigué, aride, sec.
C’est alors précisément que surgissent les questions les plus graves : Pourquoi Dieu ne se montre-t-il pas, reste-t-il tellement absent ? Pourquoi l’amour qu’il est dit éprouver pour moi, pour tout homme, ne se manifeste-t-il pas ?
Jean-Baptiste, de la prison où Hérode le retient, s’interroge : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? Terrible question, qui annonce un autre cri, celui de Jésus au Golgotha : "Éli, Éli, lamma sabachtani …" – Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
Pour Jésus comme pour Jean-Baptiste, le chemin de la lumière passe d’abord par la nuit.
Noël ! l’aventure commence aussi dans la nuit.
Et aujourd’hui toujours encore, ne sommes-nous pas avec Jean-Baptiste, au fond de la geôle où il croupit, la même lancinante question au cœur, celle du prisonnier, de l’exclu, du malade qui se sait condamné :
– Es-tu celui qui doit venir… ou me suis-je trompé ?

Mais, ce que nous montre le texte (Matthieu 11, 2-11) si nous y prêtons c’est que Jean-Baptiste, plongé dans sa nuit, n’attend pas la réponse de lui-même. Il ne se fait pas juge. Il attend la réponse d’un autre. Il envoie ses amis interroger Jésus et c’est à la réponse de Jésus qu’il se fie. Ce qui suppose une immense confiance.
Et la réponse que rapportent les amis de Jean est bien plus qu'un hommage. Jésus salue en Jean "bien plus qu'un prophète".
Celui qui est dans la nuit est désigné comme "le messager" par excellence, précurseur comme l’ange du livre de l’Exode. Ou encore : "le plus grand des enfants des hommes".
Puis, à notre adresse, après le plus grand des compliments, cet encouragement inattendu : "le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui".
La porte de la nuit – comme celle de la prison de Jean-Baptiste – a été ouverte et nous sommes invités à la passer.
La porte étroite de la confiance.
C’est cela, la foi.

Philippe Baud

14.12.2007

Avenir du Christanisme (3): une réflexion d'Éric-Emmanel Schmitt

Les succès d’Éric-Emmanuel Schmitt, dramaturge et romancier, ne sont plus à compter. Rappelons "Le Visiteur", "L'Évangile selon Pilate", "Oscar et la dame rose" et "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran", dont le théâtre de Vidy, à Lausanne, vient de nous proposer une brillante réalisation. Interrogé récemment sur l’avenir du christianisme, il livre le propos suivant :
"Le christianisme s'est emparé de moi à l'âge adulte, non par la voie de sa force séculaire de son institution, mais comme la grâce offerte à l'homme contemporain, sensé et soucieux d'exercer son intelligence critique. Beaucoup ont fait le même chemin. Ce qui me fait affirmer que le christianisme, hier soupçonné d'être maladif, aborde une période passionnante de son histoire. Comment cela se fera-t-il ? D'abord, les autres grandes religions ne peuvent plus être considérées comme ses ennemies ou ses concurrentes. Mais aussi au regard de l'évolution de nos sociétés, la confrontation avec nos valeurs matérialistes et indifférentes aux personnes offre une chance à l'Évangile et à l'Église. Ce christianisme, moins institutionnel, plus spirituel, incarne, face au conformisme amblant, des valeurs de résistance. Il peut aider chacun à dessiner un monde tel qu'il devrait être."
Une espérance à méditer, sur la route de Bethléem.

Philippe Baud

10.12.2007

L’Espagne attachée à relire son histoire

Les horreurs de la guerre civile espagnole n’ont pas fini de soulever les passions, comme nous avons eu récemment l’occasion de nous en rendre compte. On lira donc avec intérêt l’étude que propose sur le sujet un historien dont la réputation n’est plus à faire : Bartolomé Bennassar. Intitulée "La guerre d’Espagne et se lendemains" (par aux ed. Perrin, 550 p.), elle montre comment le catholicisme espagnol, tout d’abord victime d’une vraie persécution de la part des républicains, a été amené à devenir le soutien du régime franquiste. Or la partie n’était pas jouée dès l’abord.
Au moment du soulèvement du 18 juillet, l’Église catholique d’Espagne n’était guère disposée à soutenir ce général Franco dont le mot d'ordre, alors qu’il commandait au Maroc, n’était autre que "Pas de femmes et pas de messes !" Au lendemain du soulèvement, les première proclamations des militaires n’avaient aucun contenu religieux. Bartolomé Bennassar le souligne : "Beaucoup d’officiers étaient fort tièdes en matière de religion". Ce sont les massacres de nombreux prêtres, religieux et religieuses qui vont conduire les catholiques dans les rangs du "Mouvement national".

L'Église d'Espagne estime à environ 10'000 le nombre de ses fidèles tués au cours de la guerre civile. Certes, la situation variait selon les régions. En Catalogne, l'une des provinces les plus touchées par les massacres, 1189 prêtres, 794 religieux et 50 religieuses furent assassinés. Dans le diocèse de Barbastro, en Aragon, 123 des 140 curés furent exécutés, et l’évêque lui-même sauvagement assassiné.
Mais l’historien le souligne : le soulèvement du 18 juillet, détonateur de l'explosion, n’était pas la source de cette persécution. Dès le 13 mai 1931, une centaine d’églises avaient été détruites, sans que le gouvernement républicain ne réagisse. Entre les élections de février 1936 et le soulèvement, "une quinzaine de prêtres furent assassinés, beaucoup d’autres molestés, plusieurs églises mises à sac et nombres de cérémonies religieuses interdites".

Existait donc, conclut Bennassar après avoir cité de nombreux exemples pris dans la presse d’extrême gauche de l’époque, l’intention non dissimulée de rayer la religion catholique de la terre espagnole. Le 5 août 1936, la "Prensa" écrit, par exemple, qu’il faut "balayer impitoyablement le catholicisme". Les anarchistes se trouveront ainsi autorisés à passer aux actes, en assassinant les prêtres et en mettant à sac les monastères en Aragon, en Catalogne et dans la région de Valence. J’ai moi-même entendu les récits de témoins de ses scènes atroces où l’on alla jusqu’à déterrer des religieuses pour promener, à travers un village, leurs cadavres dénudés sur des camions. José Diaz, le secrétaire général du Parti communiste espagnol, s’en félicitait ouvertement en mars 1937 :"Dans les provinces que nous contrôlons, nous avons dépassé amplement l'œuvre des soviets, car l’Église en Espagne est aujourd'hui anéantie."
"Paradoxalement, ce furent les militants d'extrême gauche, fait observer l’historien, qui permirent aux nationalistes de se donner une légitimité en invoquant la défense de la religion chrétienne, puis de forger le mythe de la "croisade''. En déclenchant une atroce persécution, les anarchistes surtout, mais aussi les socialistes et, avec plus de modération, les communistes, procurèrent Franco une justification précieuse."
Il convient cependant de noter l’exception du Pays basque où l’Église, soutien historique de la cause basque, se retrouva aux côtés des républicains, contre les nationalistes.
Mais très vite, l'Église catholique va devenir une caution du régime franquiste. Dès septembre l936, l'archevêque de Salamanque apporte son appui au "generalissimo", se prononçant "en faveur de la défense de la civilisation chrétienne et de ses fondements (...) contre les sans-Dieu". Dans "Les Grands Cimetières sous la lune", Georges Bernanos brosse le portrait d'un prêtre de Palma de Majorque qui, "les souliers dans le sang, distribuait les absolutions entre deux décharges"...
"La guerre civile, conclut Bartolomé Bennassar, fut l’expérience la plus traumatisante qu’ait endurée l’Église dans un pays d'Europe occidentale à l'époque contemporaine. Mais elle céda trop souvent à l'esprit de vengeance, et ne prêcha que tardivement le pardon."

Philippe Baud

08.12.2007

Avenir du Christianisme (1)

On se souvient de l’ouvrage de l’historien Jean Delumeau : "Le christianisme va-t-il mourir ?" C’était il y a une trentaine d’années. Jean-Paul II, rayonnant de vigueur et de foi, occupait alors la pleine page des journaux et des écrans, lançant une nouvelle campagne d’évangélisation, à l’adresse des jeunes tout particulièrement. Ce thème s’appuyait sur un même diagnostic : dans les pays d’ancienne chrétienté, l’Église, toutes confessions confondues, était en phase de devenir réellement minoritaire. Certains se consolaient alors à la vue des communautés nouvelles, mais les plus lucides se demandaient déjà combien de temps elles allaient tenir.
Si la vitalité de l’Église s’évalue au nombre et à la moyenne d’âge des fidèles participant aux célébrations du dimanche, à la statistique des enfants baptisés et catéchisés, à la quantité de prêtres ou de pasteurs valides pour une région, le déclin serait vite confirmé ! Mais il n’en va pas de la foi comme d’une entreprise et le bilan ne peut être établi selon les mêmes critères. Mais si une recomposition du milieu chrétien est en cours, elle ne s’effectuera pas sans un bouleversement considérable que beaucoup, parmi les fidèles comme dans les hi9érarchies, redoutent. Chanter le cantique nouveau de la mondialisation, c’est admettre dans le même temps, en effet, qu'un monde ancien s’efface : ce monde longtemps dit "chrétien", et dont les traces sont encore si nombreuses et loin d’être toutes insignifiantes devant nos yeux.
Il serait bien difficile de définir les contours de l’Église de demain. Beaucoup d’enfants ne suivent plus aucun catéchisme et ne participent plus à aucune vie liturgique, ce qui se solde déjà par la méconnaissance et l’incompréhension de ce qui a constitué chez nous, pendant des siècles, un riche fond culturel commun et la condition d’une bonne intégration sociale. Avec les nouvelles générations, une page semble déjà tournée : jamais notre continent n’avait compté autant d’hommes et de femmes parvenus à l’âge adulte sans avoir reçu la moindre initiation religieuse. On se saurait s’en réjouir, mais suffit-il de le déplorer ? En revanche – il faut aussi le souligner –, jamais autant d’adultes ne se sont inscrits au catéchuménat dans la perspective d’un prochain baptême. Jamais les monastères et centres spirituels divers n’ont enregistré autant de demandes pour une halte de recueillement ou un temps de retraite.
Les vides qui se creusent dans les rangs des prêtres – et parfois aussi des pasteurs – font que de grands pans de territoire paraissent soudain voués à l’abandon. Sur ce point, il est urgent d’aider l’opinion à dépasser les réflexes sentimentaux provoqués par la fermeture des églises et le silence des cloches. La redistribution des paroisses en secteurs n’est, de ce point de vue, qu'un palliatif qui masque le fond du problème : ce ne sont pas les structures qui demandent à être remodelée, mais les mentalités qui doivent être changée en profondeur. Concédons que, dans la plupart des cas, le jeune clergé catholique y semble fort peu préparé, plus crispé qu’il ne veut bien l’admettre par la suppléance des laïcs, qui fait trop souvent problème à leurs yeux. Or c’est la diversité des ministères qu’il s’agit de mettre en valeur, et non des suppléances à organiser. Significative en ce sens est la timidité à qualifier de "ministère" les charges pastorales de plus en plus confiées à des laïcs. La référence à la tradition paraît bien souvent n’être ici qu'un prétexte ou une excuse. Significative aussi la répétitivité du discours officielle de l’Église catholique en matière d’éthique sexuelle et familiale, qui rencontre bien moins de contestation qu’une indifférence désormais bien établie. C’est sur de tels sujets qu’il est urgent de s’interroger. Il n’est pas sage de parler trop vite de recul ou de refus de la foi, alors même que l’on constate combien, par ailleurs, l’opinion publique reconnaît la valeur de la contribution chrétienne au vivre-ensemble. La vénération populaire dont ont été entourées les figures caritatives de Mère Teresa ou de l’abbé Pierre l’atteste incontestablement.

Phlippe Baud

05.12.2007

La ruse du dalaï-lama

En exil à Amritsar (Inde), le dalaï-lama, chef religieux des tibétains, est aujourd’hui âgé de 72 ans. Dès lors, de nombreuses conjectures entourent sa succession. De fait, selon la tradition des bouddhistes tibétains, ce sont des moines qui, à la mort du dalaï-lama, devraient partir à la recherche de sa réincarnation. Le gouvernement de Pékin, refusant au Tibet l’autonomie culturelle et politique que revendique le dalaï-lama, craint et prépare depuis longtemps, on le devine, cet événement. Or, pour contourner l’obstacle, le leader spirituel des Tibétains, prix Nobel de la Paix en 1989, vient d’annoncer que ses coreligionnaires seraient consultés par référendum, avant même sa mort, sur le choix de son successeur. Le scrutin, selon son projet, serait ouvert à toutes les personnes ayant un intérêt pour le bouddhisme tibétain : le long de la chaîne de l’Himalaya, en Chine, au Népal, en Inde et jusqu’en Mongolie.

Cette annonce est accueillie comme une provocation par le gouvernement chinois, qui se montre soudain plein de scrupules religieux : une telle consultation serait "une violation manifeste de la pratique religieuse et de la procédure historique", vient de déclarer le ministère chinois des affaires étrangères. Faux, répondent les sinologues avertis : l’histoire a connu deux exceptions au XVIe siècle, pour l’intronisation du troisième et du quatrième dalaï-lama, motivées par la volonté d’assurer l’unité alors déjà menacée du Tibet.
L’actuel dalaï-lama est donc autorisé à prendre une telle initiative pour organiser sa succession, alors que l’unité de son pays est une nouvelle fois en danger.

Cette "souplesse" théologique désarçonne Pékin, déjà sous pression à huit mois de l’ouverture des Jeux. Alors qu’ils se préparent à accueillir en grande pompe la flamme olympique, l’initiative démocratique du dalaï-lama atteste que les moines tibétains restent bien, sur le toit du monde, les seuls détenteurs du "feu sacré".

Philippe Baud

02.12.2007

Le christianisme arabe

"Les recherches arabes chrétiennes n’ont pas encore leur juste place dans le panorama universitaire international", fait observer le père Khalil Samir, jésuite, directeur du Centre de documentation et de recherches arabes chrétiennes de Beyrouth.
Connu pour son livre-entretien "Cent questions sur", Khalil Samir est spécialisé dans les relations entre l’islam et le christianisme. Il est aussi un grand défenseur de la culture arabe chrétienne, et dans un article paru tout récemment, dans l’Annuaire " Jésuites 2008 ", il déplore qu’aucune université au monde n’ait une chaire stable d’"études arabes chrétienne".
Il est important de rappeler que la culture et la civilisation arabes ne s’identifient pas avec l’islam, les chrétiens ayant joué un rôle non négligeble dans l’élaboration de ce qui fut la grande Renaissance arabe du IXème au XIème siècle, y introduisant notamment la pensée grecque sous diverses formes (médecine, mathématique, philosophie, etc.), ce qui suscita un mouvement intellectuel prodigieux, y compris dans la théologie musulmane.
Par ses travaux, Khalil Samir poursuit l’œuvre et les projets entamés par ses deux plus éminents précurseurs : un autre jésuite, le père Louis Cheikho (1859-1927), et l’orientaliste allemand Georg Graf (1875-1955), dont l’ouvrage majeur majeure, "Histoire de la littérature arabe chrétienne", fruit d’une quarantaine d’années de travail assidu, est un monument d’érudition.
Un immense patrimoine, encore presque inédit, reste à découvrir. Il intègre toutes les traditions de l’Orient chrétien : les Eglises syriaques (chaldéennes, syriaque, maronite), l’Eglise byzantine, l’Eglise copte, et également les Eglises arménienne et latine.
Mais cette production ne concerne pas seulement le domaine religieux aussi bien les domaines religieux (théologie, liturgie, apologétique), mais aussi profanes (médecine, philosophie, sciences), qui ont contribué à la constitution d’une littérature arabe chrétienne importante pendant la période médiévale.

Le Centre de documentation et de recherches arabes chrétiennes possède aujourd’hui 4.500 manuscrits arabes chrétiens microfilmés ou reproduits, en plus d’une bibliothèque de quelques 35.000 volumes. En outre, 1.600 dossiers originaux et thématiques sur le patrimoine arabe des chrétiens et plus de 200 textes arabes chrétiens saisis sur ordinateur et entièrement vocalisés. Le Centre forme de jeunes chercheurs venus du monde entier et organise des séminaires, des conférences et des congrès, au Liban et à l’étranger, et publie diverses collections qui dans le but de diffuser la connaissance de ce patrimoine et de susciter des vocations de chercheurs.

Philippe Baud

01.12.2007

Cellules souches: une voie nouvelle

Une nouvelle retentissante pour le monde scientifique était publiée le 20 novembre dernier. Deux équipes de biologistes, celle de ShinyaYamanaka de l’université de Kyoto et celle de James Thomson de l’université duWisconsin à Madison ont réussi à transformer des cellules de peau humaine en cellules souches.
L’avancée, prolongement d’une autre percée réalisée par l’équipe de Yamanaka sur la souris, en 2006, est indéniable.

Ce pas en avant marque un grand progrès pour la recherche dans le domaine de la compréhension du fonctionnement intime des cellules, de leur multiplication de leur spécialisation (différenciation) et de leur capacité à "remonter le temps" : ce que les biologistes appellent la reprogrammation. Ce n’est qu à long terme, assurément, que cette avancée, vivement attendue par les spécialistes, pourra, en modifiant la technique, être utilisée pour remplacer ou régénérer des tissus ou des organes lésés. On pourrait ainsi mettre au point de nouveaux traitements pour soigner des maladies graves ou incurables telles que le cancer, le diabète ou encore la maladie d’Alzheimer. C’est dire si les espoirs soulevés par ces recherches sont grands.

Sur le plan éthique, la voie retenue est particulièrement importante, car elle se substitue à celle qui passe par des embryons pour obtenir des cellules souches. Dans les faits, les deux équipes japonaise et américaine ont "in vitro" transformé des cellules de l’épiderme en cellules souches en y insérant quatre gènes au moyen d’un virus modifié pour que celui-ci rentre dans les cellules sans les rendre malades. Shinya Yamanaka a injecté quatre gènes dont l’un joue sur la multiplication des cellules et est susceptible d’engendrer des tumeurs cancéreuses. Shinya Yamanaka a pu créer une lignée de cellules souches à partir de 5000 cellules cutanéés. Une efficacité qui peut sembler bien faible, mais cela signifie qu’à partir d’un seul échantillon de 10 centimètres on peut obtenir de multiples lignées de cellules pluripotentes iPS ("induced pluripotent stem cells), autrement dit des cellules capables de se spécialiser popur donner l’un des 200 types de cellules composant l’organisme humain (cellules nerveuses, musculaires, hépatiques, etc.).
Quant à James Thomson, il a réussi à reprogrammer une cellule sur 10000, mais sans recourir au gène cancérigène. Il ne cache pas son enthousiasme : cela va complètement changer le champ des recherches dans le traitement du Parkinson, de l’arthrite, des lésions de moelle épinière, des brûlures et des maladies cardiaques.
Au vu de telles perspectives, certains chercheurs s’interrogent aussitôt sur la nécessité des continuer des recherches sur les cellules souches embryonnaires et les cellules souches classiques, telles celles de l’amnios, du cordon ombilical ou de la moelle osseuse.
Ceux qui, pour des raisons éthiques, s’inquiétaient sérieusement de la poursuite des travaux sur des cellules embryonnaires, se réjouissent aussi, tout en admettant qu’il faut beaucoup de prudence avant de se prononcer sur les innovations d’une science en plein mouvement. À chaque découverte correspondent bientôt de nouveaux questionnements. Quels seront, par exemple, les risques que prendront en aval ceux qui bénéficieront des nouveaux traitements ? On travaille désormais sur des lignées de cellules vivantes : un domaine que la morale traditionnelle n’avait guère eu l’occasion d’explore jusqu’ici. Et derrière toutes ces découvertes se profilent des enjeux économiques de grande envergure : autrement dit, les chercheurs sont loin d’être à l’abri des pressions des milieux de gros sous, généralement fort peu préoccupés d’éthique. Plusieurs laboratoires sont en concurrence et chacun est avide de trouver de nouveaux financements. Il faut espérer que les nouvelles avancées n’ont pas été dictées par ces seules préoccupations.

Philippe Baud

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