12.02.2008
"Le temps où nous chantions"
Pourquoi la publication, l’an dernier, de la traduction française du roman de Richard Powers, "Le Temps où nous chantions", n’a-t-elle pas été remarquée dans la presse romande ? Est-ce parce qu'un volume de 800 pages (en caractères serrés) découragent d’entrée les lecteurs ? À considérer le succès des "Bienveillantes" de Jonathan Littell, ce ne doit pas être là raison suffidante. Est-ce parce que l’auteur, lors de la parution du livre aux Etats-Unis, a été comparé à Philip Roth pour l'ambition, à Gabriel García Márquez pour le style, à Thomas Mann pour son approche de la musique, et même à Marcel Proust pour la méditation sur le temps ? Parrainages assez redoutables pour susciter la méfiance, mais à vrai dire peut-être insuffisants pour qualifier une prose magnifique, un style saisissant.
Et si ce grand roman américain passait inaperçu pour le seul et rare délice de laisser à son lecteur le goût d’une silencieuse et exceptionnelle découverte ? Au point que l’on hésite d’en parler, tout comme lorsqu’il vous est donné de découvrir dans la nature un lieu de grande beauté encore sauvegardé et que l’on hésite à en partager l’enchantement, de peur que d’autres promeneurs ne le traversent que par curiosité.
"Le meilleur livre que j’ai lu sur la musique et la joie qu’elle peut procurer", note avec un enthousiasme que l’on partage la romancière Donna Leon. Mais un grand livre aussi sur les problèmes raciaux qui ont si longtemps déchiré la société nord-américaine. C’est en travaillant à son mon premier roman, "Trois fermiers s'en vont au bal", que Richard Powers découvre, il y a 25 ans, un document décrivant le concert donné à Washington par Marian Anderson, en 1939. Ce jour-là, une Africaine de Philadelphie dont la voix fascinait les plus blasés, monta sur scène en plein air à l'initiative de la première dame des Etats-Unis, Eleonore Roosevelt. On était alors en pleine ségrégation. Pour tous ceux qui se déplacèrent pour l’écouter, Blancs et aux Noirs, ce fut le même indéfinissable frisson. "Ce jour-là, raconte Powers, lorsque cette femme noire se mit à chanter les lieder de Schubert, toute l'Amérique, même la plus sauvage, se rendit compte que quelque chose ne tournait pas rond dans le pays." Or ce jour-là, perdu dans la foule, un émigré juif blanc, tout juste arrivé d'Allemagne où il fuyait le nazisme, rencontra une jeune Noire mélomane. Ainsi débute le roman de Richard Powers.
Vous raconterai-je ici les conditions invraisemblables dans lesquelles David Strom épouse Delia Daley ? Comment, des trois enfants auxquels ils donneront le jour, Jonah, l'aîné, possèdera une de ces voix d’or que l'on entend une fois par siècle et deviendra un ténor de renommée mondiale ? Comment Ruth, la cadette, rejettant les valeurs familiales, s'engagera aux côtés des Black Panthers ? Et Joseph, le sensible et mélancolique narrateur, accompagnera un temps son frère dans son évolution musicale et sentimentale, puis tentera de préserver l'unité d'une famille aux prises avec l'Histoire ?
Non, mais à l’heure où un Barak Obama ose prétendre à la charge de président des Etats-Unis, ce sont les soixante dernières années de l’histoire de cette nation aux relations internes si complexes que Richard Powers fait défiler sous nos yeux, à travers le destin d'une famille d'émigrés, parias du Vieux Monde d'un côté, descendants d'esclaves africains de l’autre. "L'identité américaine passe par la couleur de la peau", remarque Powers. "United we stand ! proclame l'Amérique. Mais c'est une illusion. L'Amérique est une nation qui n'a jamais été unie et le racisme y demeure la question centrale. Depuis la fin de la ségrégation, le fossé qui séparait les Noirs des Blancs s'est sans doute déplacé, mais il ne s’est pas effacé. Et le sort des métis est le moins enviable qui soit."
En touchant aux thèmes de la différence et de l’exclusion autant qu’à celui de la musique, ce roman confine à l’universel. Pour autant, je ne vous dis rien des personnages qui hantent ces pages. David Strom, le père, physicien dans les nuages, dont la famille a péri dans les camps nazi, et qui reçoit dans son modeste appartement de la pointe nord de Manhattan, un vieillard encore plus fou que lui, du nom d'Albert Einstein, qui lui conseille vivement de placer son fils Jonah dans une école où il pourra développer son formidable talent vocal. Delia Daley, la mère, qui va jusqu’à sacrifier sa vie dans la tâche harassante de construire un cocon familial factice où elle tente de préserver ses enfants de toute ségrégation. Elle mourra dans un incendie dont on ne saura jamais s’il fut simplement accidentel.
Mais le moindre personnage de ce roman n’est sans doute pas la musique qui, dans un univers de violences et de ruptures, apparaît comme la seule puissance intime capable de protéger les hommes contre la barbarie du monde extérieur et de les réconcilier entre eux : la seule véritable identité qui constitue l’homme, par-delà la couleur de la peau. Et quand il parle musique, qu’il s’agisse de composition ou d’interprétation, l’auteur s’exprime en rare connaisseur. Sous sa plume, Brahms et Schubert nous deviennent aussi proches et familiers que Miles Davis et le hip-hop des années 70.
Bref, toutes affaires cessantes, prenez l’ouvrage en main : vous le lâcherez plus !
Philippe Baud
18:18 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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