24 Heures

26.02.2008

Circonspection simiesque

Le culte du singe va-il prendre pour nous la place du culte oublié des ancêtres ? L’exposition que propose le Museum d’histoire naturelle de Neuchâtel et le succès qu’elle remporte déjà (ouverte le 1er février, on pourra la visiter jusqu’au 26 octobre) montrent que la question n’est pas aussi irrévérencieuse que nous pourrions le croire, tant on se surprend à y voir l’homme "monter" du singe. J’écris "monter" car, dans le mouvement même de la vie et celui de la symbolique de l’arbre généalogique, le mouvement de "montée" me semble tout de même plus représentatif et significatif que celui de "descente" quand il s’agit d’évoquer ma généalogie personnelle et collective.
Documents à l’appui, vous y découvrirez peut-être avec surprise que certains grands singes particulièrement développés (chimpanzés, capucins, bonobos, orangs-outans et gorilles) ne sont pas aussi dépourvus que nous le pensions de conscience de soi, de sens de la réciprocité, voire de celui d’une certaine équité quand il s’agit de récompenser un effort. Les vieux mâles, chefs de clan, savent aussi se montrer adroits en politiques, organisateurs de rixes entre individus plus jeunes ou s’appliquant à gagner des complicités pour assurer leur domination. Vous comprendrez aussi qu’en recourant au verbe "singer" vous ne devrez plus entendre désormais le seul fait d’"imiter", mais inclure plutôt la notion de soumission intéressée aux usages du clan. Si les grands singes jouent, éprouvent des sentiments, ils savent aussi, en effet, s’avertir devant le danger, s’unir pour travailler. Dans la question du langage des primates, les recherches actuelles ne sont pas loin non plus de rejoindre certaines intuitions de Rousseau, à savoir que les grands singes – exclusivement – sont capables de communiquer par des gestes plus encore que par des émissions vocales. Les gestes plus que les sons seraient donc à l’origine du langage, tous deux commandés comme chez nous par l’hémisphère gauche du cerveau. Les savants ont aujourd’hui renoncé à expliquer la capacité humaine de la parole par la physiologie du larynx (celle des grands singes n’étant pas si différente de la nôtre) pour la fonder sur la taille du cerveau.
Si vous lisez dans la foulée les travaux de Jane Goodall (dernier paru : "Nous sommes ce que nous mangeons", chez Actes Sud), vous devrez admettre que, si les chimpanzés peuvent avoir des bien des attitudes d’attention à l’autre, ils ont aussi des comportements de cruauté gratuite, où l’homme se reconnaîtra sans trop de difficulté. On ne s’étonnera donc pas que cette infatigable éthologue, aujourd’hui septuagénaire, ne cesse de parcourir le monde en menant un grand combat médiatique pour la défense des espèces de singes qui sont gravement menacées par le peu de respect que nous avons dans notre exploitation de l’environnement.
Au final, il faudra convenir que la frontière entre l’animal supérieur qu’est le grand singe et l’homme n’est pas aussi large et bien définie que certains aiment à le penser. Reste que l’on n’a encore jamais observé un singe se grattant le front en se demandant ce qu’il fait sur cette terre. C’est là que la question "humaine" commence et cela fait toute la différence.
À quoi bon vouloir s’obstiner à une lecture infantile des grands textes bibliques, refusant ainsi de voir avec quelle force cette question de "sens" nous est posée dès les premiers chapitres du Livre de la Genèse, les réduisant à une puérile bande dessinée. Je suis bien né de cette glaise vivante d’où ont surgi un jour ces étonnants ancêtres que sont les primates. C’est pourquoi la question n’est pas tant de savoir si je descends du singe que si je suis résolu à vouloir continuer de m’efforcer d’en monter.

Philippe Baud

12.02.2008

"Le temps où nous chantions"

Pourquoi la publication, l’an dernier, de la traduction française du roman de Richard Powers, "Le Temps où nous chantions", n’a-t-elle pas été remarquée dans la presse romande ? Est-ce parce qu'un volume de 800 pages (en caractères serrés) découragent d’entrée les lecteurs ? À considérer le succès des "Bienveillantes" de Jonathan Littell, ce ne doit pas être là raison suffidante. Est-ce parce que l’auteur, lors de la parution du livre aux Etats-Unis, a été comparé à Philip Roth pour l'ambition, à Gabriel García Márquez pour le style, à Thomas Mann pour son approche de la musique, et même à Marcel Proust pour la méditation sur le temps ? Parrainages assez redoutables pour susciter la méfiance, mais à vrai dire peut-être insuffisants pour qualifier une prose magnifique, un style saisissant.
Et si ce grand roman américain passait inaperçu pour le seul et rare délice de laisser à son lecteur le goût d’une silencieuse et exceptionnelle découverte ? Au point que l’on hésite d’en parler, tout comme lorsqu’il vous est donné de découvrir dans la nature un lieu de grande beauté encore sauvegardé et que l’on hésite à en partager l’enchantement, de peur que d’autres promeneurs ne le traversent que par curiosité.

"Le meilleur livre que j’ai lu sur la musique et la joie qu’elle peut procurer", note avec un enthousiasme que l’on partage la romancière Donna Leon. Mais un grand livre aussi sur les problèmes raciaux qui ont si longtemps déchiré la société nord-américaine. C’est en travaillant à son mon premier roman, "Trois fermiers s'en vont au bal", que Richard Powers découvre, il y a 25 ans, un document décrivant le concert donné à Washington par Marian Anderson, en 1939. Ce jour-là, une Africaine de Philadelphie dont la voix fascinait les plus blasés, monta sur scène en plein air à l'initiative de la première dame des Etats-Unis, Eleonore Roosevelt. On était alors en pleine ségrégation. Pour tous ceux qui se déplacèrent pour l’écouter, Blancs et aux Noirs, ce fut le même indéfinissable frisson. "Ce jour-là, raconte Powers, lorsque cette femme noire se mit à chanter les lieder de Schubert, toute l'Amérique, même la plus sauvage, se rendit compte que quelque chose ne tournait pas rond dans le pays." Or ce jour-là, perdu dans la foule, un émigré juif blanc, tout juste arrivé d'Allemagne où il fuyait le nazisme, rencontra une jeune Noire mélomane. Ainsi débute le roman de Richard Powers.
Vous raconterai-je ici les conditions invraisemblables dans lesquelles David Strom épouse Delia Daley ? Comment, des trois enfants auxquels ils donneront le jour, Jonah, l'aîné, possèdera une de ces voix d’or que l'on entend une fois par siècle et deviendra un ténor de renommée mondiale ? Comment Ruth, la cadette, rejettant les valeurs familiales, s'engagera aux côtés des Black Panthers ? Et Joseph, le sensible et mélancolique narrateur, accompagnera un temps son frère dans son évolution musicale et sentimentale, puis tentera de préserver l'unité d'une famille aux prises avec l'Histoire ?
Non, mais à l’heure où un Barak Obama ose prétendre à la charge de président des Etats-Unis, ce sont les soixante dernières années de l’histoire de cette nation aux relations internes si complexes que Richard Powers fait défiler sous nos yeux, à travers le destin d'une famille d'émigrés, parias du Vieux Monde d'un côté, descendants d'esclaves africains de l’autre. "L'identité américaine passe par la couleur de la peau", remarque Powers. "United we stand ! proclame l'Amérique. Mais c'est une illusion. L'Amérique est une nation qui n'a jamais été unie et le racisme y demeure la question centrale. Depuis la fin de la ségrégation, le fossé qui séparait les Noirs des Blancs s'est sans doute déplacé, mais il ne s’est pas effacé. Et le sort des métis est le moins enviable qui soit."
En touchant aux thèmes de la différence et de l’exclusion autant qu’à celui de la musique, ce roman confine à l’universel. Pour autant, je ne vous dis rien des personnages qui hantent ces pages. David Strom, le père, physicien dans les nuages, dont la famille a péri dans les camps nazi, et qui reçoit dans son modeste appartement de la pointe nord de Manhattan, un vieillard encore plus fou que lui, du nom d'Albert Einstein, qui lui conseille vivement de placer son fils Jonah dans une école où il pourra développer son formidable talent vocal. Delia Daley, la mère, qui va jusqu’à sacrifier sa vie dans la tâche harassante de construire un cocon familial factice où elle tente de préserver ses enfants de toute ségrégation. Elle mourra dans un incendie dont on ne saura jamais s’il fut simplement accidentel.
Mais le moindre personnage de ce roman n’est sans doute pas la musique qui, dans un univers de violences et de ruptures, apparaît comme la seule puissance intime capable de protéger les hommes contre la barbarie du monde extérieur et de les réconcilier entre eux : la seule véritable identité qui constitue l’homme, par-delà la couleur de la peau. Et quand il parle musique, qu’il s’agisse de composition ou d’interprétation, l’auteur s’exprime en rare connaisseur. Sous sa plume, Brahms et Schubert nous deviennent aussi proches et familiers que Miles Davis et le hip-hop des années 70.
Bref, toutes affaires cessantes, prenez l’ouvrage en main : vous le lâcherez plus !

Philippe Baud