24 Heures

08.03.2008

Devant la tombe de Lazare (suite 1)

La foi chrétienne en la résurrection est fondée sur un paradoxe puisque rien n’est plus sûr que notre mort. Il est donc clair que ce n’est point notre mort biologique qui est ici remise en question. Même Lazare devra mourir l’un de ces prochains jours, en dépit de la bouleversante réanimation dont il bénéficie en présence de ses deux sœurs de Lazare et de la foule d’amis accourus pour entourer leur deuil.
Mais, à lire attentivement le texte, ce n’est point sur l’ouverture de la porte du sépulcre ou le "déballage" du défunt que l’évangéliste fixe les yeux. Son regard porte sur Jésus et ses oreilles sont attentives à sa prière : "Père, je te rends grâce (en grec : eucharisto, "rendre grâce" = "faire eucharistie"), parce que tu m’as exaucé. Je savais bien, moi, que tu m’exauces toujours, mais si j’ai parlé c’est pour cette foule qui est autour de moi, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé."
L’Église naît de cette communauté que se greffe à "l’action de grâce" que Jésus adresse à son Père et qui, par là, s’unit dans la foi à son Envoyé. Cette confiance en la personne du Christ est ce qui spécifie la vie chrétienne.
C’est cette foi que demande Jésus à Marthe, à Marie, comme à tous ceux et celles qui tendent l’oreille. Est-ce un abus de pouvoir ? une supercherie ? Quand Jésus affirme qu’il est "la résurrection et la vie", revendique-t-il la signature du geste unique et déroutant par lequel il va dans un instant ramener son ami Lazare à une existence semblable à la nôtre ou nous propose-t-il ce qu’on appellerait aujourd’hui, dans l’univers des sciences, un changement de paradigmes ?

Chacun sait comment, au siècle dit "des Lumières", après Newton et Descartes, la pensée scientifique occidentale devint déterministe et mécaniste. Laplace traduisit le nouveau credo en ces termes : "Pour une intelligence qui embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome, rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux." Telle fut la conviction d’une époque où la science physique ne doutait de rien (si j’ose employer ici un vocabulaire religieux !). Ce schéma réductionniste, sûr de son infaillibilité, prévalut jusqu’au début du XXe siècle, avant d’être soudainement remis en question et bientôt balayé par l’avènement de la physique quantique, qui fit entrer dans le monde subatomique la notion scandaleuse mais libératrice de hasard. Cela engendra un sérieux bouleversement de paradigmes et certains savants parmi les plus illustres mirent quelque temps avant de souscrire à la nouvelle lecture de l’univers. Les particules élémentaires ne formaient plus un monde clos et déterminé : la matière perdait en quelque sorte sa substance, les photons pouvant prendre à leur guise l’aspect d’une onde ou d’une particule.
Très vite les astrophysiciens durent intégrer ces mêmes notions de chaos ou d’imprédictibilité dans le monde macroscopique des planètes et des galaxies. Cela constitua la suite de cette immense révolution qui contraignit peu à peu le monde scientifique à admettre, au-delà du réel accessible à ses instruments d’investigation, l’existence de ce que Bernard d’Espagnat appelle le "réel voilé". On peut parler véritablement ici de "révolution culturelle", puisque la science, dans ses plus hautes avancées, laisse entendre aujourd’hui qu’il n’est pas superfétatoire d’intégrer l’intuition mystique ou la spiritualité à une bonne approche rationnelle de l’univers.

Je cite l’exemple de cette évolution en me demandant, devant le tombeau ouvert de Lazare, si les disciples de Jésus du XXIe siècle sont aussi bien capables de se laisser bousculer dans les paradigmes de leur foi, quand ils s’interrogent sur la résurrection. Non qu’il s’agisse de rejeter ce que nous aurions trop naïvement cru jusque-là (personne ne demande non plus au physicien de renier ou condamner les travaux de Newton, qui continuent de susciter toute notre admiration), mais bien plutôt d’élargir encore et d’approfondir l’intelligence de notre foi.
Il n’est pas question, en d’autres termes, de rester plantés devant la scène de réanimation de Lazare comme devant un prodige ! Jésus n’a jamais cherché un rôle de mage ou d’amuseur de société. Je ne le vois guère aujourd’hui prendre parti pour l’authenticité du suaire de Turin ou l’exhumation des restes du Padre Pio. Cela est peut-être intéressant, excite les argumentations des sceptiques comme des dévots, mais a fort peu de choses à voir avec l’aventure intérieure de la foi, clairement distinguée ici du monde des croyances.
(à suivre)

Philippe Baud

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