24 Heures

09.03.2008

Devant la tombe de Lazare (suite et fin)

En parlant de la nécessité de changer les paradigmes de l’expression de la foi chrétienne, je n’envisage pas que l’on puisse correspondre aux attentes de notre temps par le seul élargissement d’une culture, le renouvellement de la théologie, le toilettage verbal d’un credo, la remise en question des pratiques liturgiques, voire des habitudes morales. En effet, il ne s’agit pas seulement de changer les paradigmes de nos représentations religieuses, mais de faire lucidement un nouveau "saut de confiance" en ouvrant nos vies à d’autres appels que ceux qu’il nous est donné de n’entendre que du dehors jusqu’ici.
En proclamant "Je suis la résurrection et la vie" Jésus nous engage à chercher en lui – et pas ailleurs – tout ce qui peut répondre à notre soif de vivre en plénitude. La personne de Jésus, ce n’est évidemment pas au "dehors" de nous, mais au "dedans" que nous pouvons avoir quelque chance de la rencontrer.
Ainsi la promesse de la résurrection ne peut pas être confondue simplement avec celle de ne pas mourir.
Vient de paraître la traduction française du dernier roman de José Saramago : Les intermittences de la mort. Je vous le recommande. Le thème, qui faisait déjà recette au Moyen ge, en est fort simple. Dans un pays sans nom, la population se trouve d’un jour à l’autre plongée dans l’euphorie par un événement extraordinaire : depuis le 1er janvier de l’année en cours, plus personne n’y meurt. Mais après une première quinzaine d’enthousiasme, la réalité refait surface. Si plus personne ne meurt, la vieillesse interminable et douloureuse devient très vite insoutenable. Les hôpitaux comme les maisons regorgent de malades en phase terminale que plus personne ne peut aider à mourir. Les familles ne peuvent non plus faire face à l’agonie sans fin de leurs aînés et les compagnies de pompes funèbres tout comme les caisses de retraite courent à leur ruine. L’État lui-même est menacé de faillite et la hiérarchie ecclésiastique de disparition. En effet, remarque l’auteur, sans la mort, il n’y a pas de résurrection, et, sans résurrection, plus d’Église. Chacun se voit ainsi soudain obligé de chercher comment mettre fin au cauchemar de la vie éternelle, quitte à faire appel à la mafia pour de curieuses pratiques…
Le thème permet à l’auteur de promener son regard sarcastique et si volontiers anticlérical sur notre société actuelle. Mais la situation scabreuse qu’il met en scène souligne fort bien le malentendu religieux qui touche si fréquemment à la compréhension des notions de "vie éternelle" et de "résurrection".
La vie éternelle serait-elle rien d’autre qu’une vie qui, pareille à la nôtre, dure toujours ? La résurrection nos retrouvailles avec ce corps actuel, plus souvent laborieux et souffrant que juvénile séduisant ? Le mystère de la chair ressuscitée n’est pas celui d’un corps retrouvé, mais d’un "corps spirituel" (la formule paradoxale est de l’apôtre Paul lui-même), d’une présence sans obstacle ni médiation, dans une immédiateté accomplie. D’une telle plénitude, aucune image ne saurait rendre compte, puisque la vie éternelle ne se situe ni dans l’espace ni dans le temps : non pas dans le "dehors" mais dans le "dedans". Pour aller à sa rencontre, il faut donc accomplir un retournement de "dehors" au "dedans" des êtres et des choses, un passage, autrement dit une pâque : le passage que Jésus ouvre, et dans lequel il nous invite à le suivre.
Passage qui va de la mort à la vie : du "dehors" au "dedans", si j’entends par "dehors" tout ce qui est extérieur à mon être intime, tout ce qui est condamné à l’usure, à la fragilité, au repliement, au refus, en un mot à la mort, et par "dedans" ce qu’il y a en moi, en chacun de nous, d’unique, d’impérissable, d’indivisible et de constant dans cette capacité infinie d’aimer que je tiens enfouie et comme insatiable au plus profond de mon être, et dont il m’arrive d’avoir le pressentiment qu’elle ne saurait définitivement mourir.

Philippe Baud

Commentaires

Résumé mélancolique: c'est la mort qui donne son sens à la vie ?
Digression géographique et historique: à Larnaca (Chypre), j'ai vu "un" tombeau de Lazare, est-ce du domaine du possible ?

Ecrit par : Rabbit | 10.03.2008

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